Hommage à Gershwin, signé Diana Krall et Tony Bennett

Tony Bennett et Diana Krall célèbrent leur amour partagé pour la musique d’un autre duo iconique, George et Ira Gershwin.
Photo: Gregg Greenwood Tony Bennett et Diana Krall célèbrent leur amour partagé pour la musique d’un autre duo iconique, George et Ira Gershwin.

Atterri vendredi dans les bacs physiques et numériques, Love Is Here to Stay, un nouvel album de Diana Krall et Tony Bennett en duo sur douze compositions de George et Ira Gershwin, souligne le 120e anniversaire de naissance du premier, et plus illustre, des deux frères fondateurs de ce que l’on désigne comme le « Great American Songbook ». Pourquoi encore Gershwin ? « À cause de son talent ! s’exclame un Bennett souriant en nous fixant de ses yeux bleu acier. Il était encore très jeune lorsqu’il est devenu célèbre. Et s’il est devenu célèbre, c’est parce qu’il avait compris l’essence de ce pays. Ces chansons, elles disent : I love America ! »

« C’est Tony qui m’a demandé d’enregistrer avec lui cet album, que des versions de Gershwin », explique Diana Krall. L’embarras du choix : « All great songs, et pourtant la sélection s’est faite naturellement, juste en chantant ensemble, accompagnés d’un joli orchestre », soit le trio du pianiste new-yorkais Bill Charlap — avec Peter Washington à la basse et Kenny Washington à la batterie —, avec lequel Bennett avait enregistré son précédent album studio, un hommage au compositeur et monument du musical Jerome Kern, paru en 2015.

Bennett est aujourd’hui encore le plus ardent défenseur du répertoire de la chanson classique américaine — c’est notoire, il a toujours abhorré chanter les succès de l’heure à la sauce crooner simplement pour être dans le coup. À peine a-t-il osé quelques reprises des Beatles quelque part dans les années 1970, histoire de mieux revenir aux Cole Porter, Irving Berlin, Johnny Mercer. « À une époque, Tony et quelques autres artistes jazz faisaient partie d’un mouvement de musiciens qui présentaient ce répertoire à un nouveau public alors que la musique jazz explosait. » Bennett enchaîne : « C’était la belle époque, la scène jazz était inspirée, la ville de New York était créative… »

Diana Krall insiste, ce nouvel album n’est surtout pas le fruit de la nostalgie : « Je crois que nous ne chanterions pas ces standards s’ils ne signifiaient pas quelque chose d’important encore aujourd’hui. Tony et moi le ressentons en le chantant, ce répertoire est encore pertinent. C’est pour ça que c’est si agréable de les interpréter », parce qu’ils ont encore beaucoup de vie « et de vigueur », souligne encore Krall. « Puis, certaines sont simplement amusantes, comme Fascinating Rhythm, son swing, ses progressions d’accords, tu comprends en l’écoutant pourquoi Gershwin a tant influencé le jazz. »

La tête dans les nuages

Le lancement officiel de Love Is Here to Stay avait été organisé mercredi dernier par l’étiquette Verve au célèbre Rainbow Room, juché au 65e étage du Rockefeller Center, au coin de la 49e rue et de la Fifth, en plein coeur de Manhattan. Tenue de soirée oblige : le gratin de l’industrie du spectacle à New York était convié, ainsi qu’une poignée de journalistes. Quelques fortunés admirateurs de la légende (et de Mme Krall, bien entendu), certains ayant déboursé jusqu’à 2000 $, pouvaient aussi profiter du concert, du cocktail dînatoire, du bar ouvert, mais pas de la vue réputée imprenable sur la métropole, les nuages s’accrochant à la cime du Center en cette soirée chaude et humide. 

Vous savez, la première fois que nous nous sommes rencontrés, Tony et moi, c’était justement au Festival international de jazz [de Montréal]. Nous avions fait They Can’t Take That Away From Me — tu me tenais le microphone pendant que je chantais, Tony, tu t’en souviens ?

C’est l’un des fils de Bennett, Danny, gérant de papa et depuis l’an dernier président-directeur général de Verve Music Group, qui a présenté les musiciens à l’audience dans cette salle Art déco tout en courbes, surmontée par un immense candélabre. On aide Tony Bennett à monter sur la petite scène au centre de la salle, Diana Krall, dans une élégante robe de soirée, l’y rejoint, et ça démarre avec le classique (ne le sont-elles pas toutes ?) S’Wonderful, que Krall avait déjà enregistrée en solo sur son sixième album, The Look of Love (2002).

« It can’t get better than this », commentait fiston Bennett à propos de cet hommage discographique à Gershwin. Sur papier, c’est banco ; or, plus important que les chiffres de ventes et le rendement de Verve, c’est la complicité entre les deux interprètes qui crève la scène et qui fait du projet une jolie réussite. Krall et Bennett se côtoient depuis plus de vingt ans, se dégage là de leur brève performance une authentique amitié, un respect mutuel, et la communion de leurs voix. Bennett pétille et crépite, certes le souffle plus court, mais la note juste et l’intonation dynamique, alors que le timbre crémeux de Krall coule sur le swing délicat du quartet.

Le duo a terminé son tour de chant avec Fascinating Rhythm, puis fiston est réapparu devant l’auditoire avec un invité surprise : un représentant du livre des records Guinness, document à la main. Tony Bennett allait devenir recordman ; le représentant lui a confirmé cet exploit abscons (chez Guinness, ne le sont-ils pas tous ?), celui de l’artiste ayant mis le plus de temps à réenregistrer la même chanson. Admirez : 69 ans et 342 jours se sont écoulés entre la sortie du premier enregistrement de Fascinating Rhythm par Bennett (qui portait alors le nom de scène Joe Bari) et la nouvelle version sur Love Is Here to Stay. La surprise a amusé les quelque 200 convives, Tony Bennett le premier. Un toast fut porté, les deux musiciens ont poursuivi la soirée en se mêlant aux invités.

Revoir Krall et Bennett à Montréal

Nous avions rendez-vous le lendemain dans une suite du Ritz-Carlton de Central Park pour rencontrer Krall et Bennett. Une vingtaine de techniciens du son, de l’image, le maquilleur, les relationnistes, les employés de Verve et de Universal Music, tout ce monde bourdonne discrètement dans la suite en cette journée d’entrevues. Sylvia, l’attachée de presse de M. Bennett, nous prévient : le vénérable interprète a, aujourd’hui malheureusement, quelques moments d’égarement, que son amie Diana, toujours à ses côtés, comblera avec joie. Surtout, ne pas s’adresser à lui par M. Bennett et toujours commencer ses questions par un vigoureux « Tony ! ».

Tony ! Permettez d’abord : je rêve d’être en aussi belle forme que vous dans un demi-siècle ! La remarque provoque un rire franc de la légende, qui a eu 92 ans le mois dernier. « Thank you very much ! Mon secret ? J’ai eu une maman formidable. Elle m’a dit d’aimer la vie. C’est simple, j’aime mon métier, j’aime la musique, j’aime la scène », répond monsieur, qui la semaine dernière chantait pendant 90 minutes au Ravinia Festival de Chicago (« At 92, he still surprises with emotional impact », titrait le critique du Chicago Tribune). « C’était formidable de chanter pour vous hier — une foule intime, mais un public de mélomanes, d’amateurs de jazz, de gens qui comprennent l’importance de ce répertoire », ajoute Tony dans un sursaut d’énergie.

Quel événement ce serait que de les voir tous deux sur scène à Montréal, leur suggère-t-on… Diana Krall nous sourit du regard, qu’elle tourne ensuite vers son ami. « Vous savez, la première fois que nous nous sommes rencontrés, Tony et moi, c’était justement au Festival international de jazz. Nous avions fait They Can’t Take That Away From Me — tu me tenais le microphone pendant que je chantais, Tony, tu t’en souviens ? Ce serait super de chanter ensemble à nouveau à Montréal. »

Philippe Renaud était à New York à l’invitation de Universal Music.