La leçon d’humanité de Randy Weston

Randy Weston à Saint-Louis, au Sénégal, en 2007
Photo: Georges Gobet Agence France-Presse Randy Weston à Saint-Louis, au Sénégal, en 2007

Le 1er septembre dernier, Randy Weston s’est métamorphosé en Baron Samedi. Si ce jour-là, à son domicile de Brooklyn, il est passé de vie à trépas ici bas, c’est pour mieux habiller le costume de ce noble qui, de là-haut, veille sur l’esprit des morts chaque samedi, selon les enseignements de la mythologie haïtienne adoptée de l’Afrique.

L’Afrique, la mère de l’humanité, l’accoucheuse des origines, les nôtres, aura été la grande affaire de Weston. Sa grande passion. Lorsqu’il est mort, alors qu’il avait 92 ans, il en aura été l’archéologue et l’ethnologue, l’historien de ses empires comme le sociologue de sa colonisation.

Des Dogons, des Gnawa et autres peuples, il était à la fois si proche et si enclin à décliner leurs grandes heures, qu’il les a transformés en artisans incontournables de l’histoire du jazz. De son développement. Il faut savoir qu’avant d’être pianiste et compositeur, il dispensa dans son New York natal des séminaires sur les civilisations du plus vieux des continents.

À l’origine de cet amour de l’Afrique, il y a un traumatisme. Celui qui découla du racisme institutionnalisé au sein de l’armée américaine alors qu’il combattait les Japonais durant la Deuxième Guerre mondiale, notamment à Okinawa. Il faisait partie d’un régiment rassemblant uniquement des Noirs à qui on faisait faire ce que chacun des amis lecteurs devine : le sale boulot.

Ce traumatisme aura une conséquence marquée sur son art : coller au plus près aux origines de cette musique qu’on nomme jazz, mot que lui, comme Miles Davis, Duke Ellington, Archie Shepp et Charles Mingus, n’aimait guère. Mais encore ? « Que vous parliez de jazz ou de blues ou de bossa-nova ou de samba, de salsa, vous parlez en fait des contributions africaines à la culture occidentale. Si vous enlevez les éléments africains de notre musique, vous n’avez rien. » Rien !

D’abord compositeur

Dès le début des années 1950, Weston va s’appliquer avec méticulosité et constance à injecter dans le corps du jazz les résonances africaines. Sa composition Hi-Fly, qui depuis est devenue un standard, est emblématique de cette époque. Avant Max Roach et Art Blakey, il a coloré le jazz des rythmes de l’Ouest africain avec ceux du Maroc.

Tout au long de sa vie, il n’a jamais cherché à être un virtuose du piano, un Don Pullen ou un Tommy Flanagan. Son « truc » a toujours été de faire du piano un instrument au service de ses compositions et de ses arrangements. En fait, pour ce qui est de son jeu, sa manière de jouer, il fait partie d’une tradition qui commence avec Jelly Roll Morton, se poursuit avec Duke Ellington et surtout son ami et mentor Monk. Dénominateur commun de ces messieurs ? Ils sont compositeurs avant d’être pianistes.

Dans les années 1980 et 1990, grâce à un producteur français, Jean-Philippe Allard, il va pouvoir laisser libre cours à tous ses penchants africains qui seront publiés sur Verve. Il va aligner de grandes et belles oeuvres. Littéralement ! Avec sa formation baptisée African Rythms, qui comprenait notamment les saxophonistes Billy Harper et Talib Kibwe, le tromboniste extraordinaire Benny Powell, le contrebassiste Alex Blake, le batteur Idris Muhammad et trois ou quatre percussionnistes, Randy Weston va nous servir une leçon musicale d’une profonde humanité. Loin, très loin des froideurs blanches des musiques dites improvisées ou contemporaines ou décoratives.

Au milieu de cet ensemble de productions, Weston signera un chef-d’oeuvre en compagnie de Dizzy Gillespie et de Pharoah Sanders : The Spirits of Our Ancestors,paru, lui, sur Antilles. C’est bien simple : ce double album est à inscrire sur la fameuse liste des 20 disques à emporter sur l’île déserte. Car avec lui, au moins une chose est certaine : il réduit les récriminations du Capitaine Achab à trois fois rien. En d’autres termes, cet album est à l’image de l’homme Randolph Edward Weston, né le 6 avril 1926 : é-n-o-r-m-e !