Karkwatson, Choses Sauvages, Yes McCan au FME : deux alarmes

Yes McCan
Photo: Williams Nourry Yes McCan

Soirée fertile en émotions, les bonnes comme les moins bonnes, au deuxième jour de la 16e édition du Festival de musique émergente d’Abitibi-Témiscamingue. Choses Sauvages a passionnément présenté les chansons neuves de son premier album tout chaud, Yes McCan s’est cruellement vu dérober l’occasion de présenter les siennes toutes aussi fraîches, alors que Patrick Watson et Karkwa sont parvenus à surpasser de la simple nostalgie leur concert-événement Karkwatson d’il y a dix ans en ressuscitant avec maestria le projet à l’Agora des arts de Rouyn-Noranda.

Même Louis-Jean Cormier se mêlait dans ses dates. C’était en 2008 ou 2009, déjà, Karkwatson ? Vérifions : c’était bien il y a dix ans, dans la salle du National, mémorable rencontre des scènes indie rock anglophone et francophone de Montréal, complète fusion de deux univers compatibles, la chanson rock d’auteur nuancée de Patrick Watson et la décharge prog-indie rock de Karkwa. La rencontre sur scène n’avait alors pas généré de résultats en studio ; la reprise du projet commun, dix ans plus tard, pouvait-elle proposer quelque chose d’autre qu’un retour dans le passé, fût-il parfaitement exécuté par ces neuf experts musiciens ? Eh ben oui.

« On est parti from scratch », a expliqué Cormier en début de concert pour souligner que ce concert serait totalement différent de celui présenté il y a une décennie. En 2008, Karkwa n’avait pas encore fait paraître Les Chemins de verre, et Patrick Watson lancerait ensuite trois autres albums originaux. Beaucoup de matériel à revisiter depuis la première incarnation de Karkwatson, mais surtout un esprit de corps différent : sans rien à prouver pour l’une ou l’autre des parties de cette alliance, beaucoup plus d’humour, de spontanéité, qu’à l’époque où tout était encore à accomplir.

Le premier tiers de ce concert débutant passé minuit nous a scié les jambes : ils n’avaient répété que quelques heures ce nouveau répertoire, mais la chimie opérait parfaitement, malgré les quelques fausses notes qui paraîtront moins parce qu’ils étaient neuf sur scène, blaguait Cormier. L’enchaînement Close to Paradise/Le Compteur était sublime en introduction, suivie par Dormir le jour, plus robuste jusque dans ses envolées prog-rock, avec Cormier et Watson s’échangeant les rôles de chanteur principal. Avec Hearts, on croyait déjà avoir atteint l’apogée de la soirée : le jeu des guitares, les trois percussionnistes explorant le sud de l’Afrique, une bouffée d’air chaud additionnelle dans cette Agora où l’air chaud stagnait.

Complicité totale entre les orchestres de Watson et Karkwa, comme dans le bon vieux temps. Là où on a senti l’oeuvre du temps et de l’expérience, c’est dans les moments sans filets, où l’erreur n’était pas simplement permise mais bienvenue, comme lors du passage acoustique avec Into Giants et Marie tu pleures, les guitares débranchées, les musiciens qui ressortaient des coulisses pour nourrir le feu d’un rythme au bongo ou d’une note de basse sortie de nulle part. Le rock a repris sa place sur le dernier droit, et ce fut aussi irradiant qu’au début du concert et qu’il y a dix ans. Un sacré beau moment de musique que les festivaliers de Rouyn revivront à nouveau ce soir — et que les Montréalais pourraient aussi revivre bientôt, s’il faut en croire les rumeurs circulant en Abitibi-Témiscamingue. On vous tiendra au courant.

Incident au Paramount

Pourquoi faire la critique d’une première ayant duré deux chansons et demie ? Parce qu’un écervelé en aura décidé ainsi. On devinait Yes McCan fébrile à l’idée de casser les chansons nouvelles de OUI (tout, tout, tout, toutttte), et sa mise en scène d’introduction témoignait du soin qu’il avait porté à son premier concert. Pendant que roulaient les basses de 514-Diamond-Taxi de son EP P.S. Merci pour le love, il a rejoint ses quatre musiciens avec un bouquet de fleurs qu’il distribua aux fans massés à l’avant de la scène du Paramount, pour ensuite s’allumer une cigarette et chanter les couplets de cette belle chanson dance.

Suivit la tropicale Près de moi, manière d’insister sur l’aspect plus pop de son travail, le rythme dansant et le refrain allègre. C’est alors qu’un spectateur a eu la très mauvaise idée de s’emparer d’un extincteur d’incendie pour faire un show de boucane au parterre — pas de ces extincteurs qui font de la mousse, de ceux qui propulsent plutôt une sorte de dense fumigène, lequel n’a pas tardé à atteindre les nasaux aux premières rangées. Le truc irrite les voies respiratoires ; une spectatrice effondrée a dû être transportée rapidement à l’extérieur (et ensuite par ambulance), le reste de l’auditoire a calmement, dans les circonstances, évacué la salle. Policiers et pompiers ont investi les lieux, c’en fut fait de la première de Yes McCan. À son grand désarroi d’abord présume-t-on, à celui de ses fans ensuite. Rymz, qui devait clore la soirée, a été relogé in extremis sur le site extérieur, un peu passé minuit, c’était au moins ça de sauvé.

La soirée, achalandée, avait pourtant bien commencé (malgré les problèmes de sonorisation) avec Obia le Chef proposant les chansons de son album solo Soufflette. Simplement accompagné d’un DJ, le Chef a égrené les meilleures de cet excellent disque, avec le style rigoureux et mordant qu’on lui connaît. Par la force de ses compositions, la performance était bonne, mais encore imparfaite, dans la transition entre les chansons surtout, dans l’ordre dans lesquelles elles ont été présentées ensuite. Le potentiel y est, n’en doutons pas, ne reste encore que du travail de rodage.

Trop tôt

Au Cabaret de la Dernière chance à 19 h, Choses Sauvages lançait son nouvel album paru hier. Les lieux affichaient complet au bout de la première chanson, Nuages, irrésistible numéro de disco-rock apocalyptique : « J’ai si peur de crever en ce moment », chante suavement Félix Bélisle. On se répète : cet orchestre est réglé au quart de tour. Splendide section rythmique, un pif du tonnerre pour les lignes de basse accrocheuses, et les orchestrations de guitares et de claviers qui suivent admirablement la cadence.

C’était tout de même une performance bien sage du groupe, comme s’il était encore trop tôt pour jouer une musique ainsi taillée pour les heures indécentes. C’était aussi le concert-lancement d’un album misant d’abord sur les compositions dans leurs plus simples appareils, sur des chansons faites pour être écoutées confortablement chez soi, puis redécouvertes sur un plancher de danse. Choses Sauvages, on ne le dira jamais assez, est à son meilleur la nuit tombée, dans une salle enfumée – mais pas à cause d’un imbécile muni d’un extincteur, hein.