Des détectives privés découvrent un Gordon et un Shaw

Le saxophoniste Dexter Gordon enveloppé par la fumée de sa cigarette, photographié par Herman Leonard au Royal Roost, à New York, en 1948
Photo: Associated Press Le saxophoniste Dexter Gordon enveloppé par la fumée de sa cigarette, photographié par Herman Leonard au Royal Roost, à New York, en 1948

Au fond, c’est à se demander si les effectifs des labels américain Resonance Records et britannique Elemental Music ne seraient pas tous des Sam Spade ou des Philip Marlowe en puissance. Bref, des détectives privés. Car voilà qu’après que Resonance eut mis en marché l’an dernier des inédits de Bill Evans et de Red Garland, Elementhal nous sert sur un plateau d’argent un inédit de Dexter Gordon surnommé Long Tall Dexter et un autre du trompettiste Woody Shaw.

Les deux galettes proposées tout récemment ont en commun d’avoir été enregistrées à Tokyo. L’album de Gordon, également surnommé « Daddy Plays the Horn », l’a été en 1975, celui de Shaw en 1981. On ne le sait pas ou peut-être l’a-t-on oublié, mais ce sont ces deux messieurs qui ont écrit le chapitre essentiel de l’histoire du jazz des années 1970. Explications en trois mesures, ou quatre.

Au beau milieu de cette décennie, la scène était dominée par l’indigeste car prétentieux jazz-rock ou fusion, le free-jazz, qui, étant arrivé au terme de sa logique épousait tous les travers de la déconstruction, et par le jazz-loft. Duke Ellington venait de mourir. Miles Davis était en hibernation. Charles Mingus était malade. Thelonious Monk était devenu un ermite. Restaient Sonny Rollins et Dexter Gordon et Stan Getz et Zoot Sims et Dizzy Gillespie et quelques autres valeureux sculpteurs de la note. Pour dire les choses telles qu’elles étaient, le jazz était dans un état moribond.

Puis voilà qu’en 1976, Dexter Gordon engage Woody Shaw. Voilà qu’ils enregistrent un double album live au Vanguard. Et ne voilà-t-il pas que ce double connaît un succès énorme. Cet album fait de « be-bop–hard bop » décliné avec conviction, énergie, voire avec rage, fait table rase de tous les styles sangsues et redonne ses lettres de noblesse au jazz, ainsi d’ailleurs que le claironnèrent le New York Times et autres. Bien.

Plus haut, on a mentionné que le disque de Tokyo a été réalisé en 1975. Mais encore ? Il s’agit du dernier disque que Gordon enregistra avec les exilés américains en Europe, soit le pianiste Kenny Drew et le batteur Albert « Tootie » Heath, et le contrebassiste Niels-Henning Pedersen. Après le succès du Live at the Village Vanguard, Gordon va fonder des quartets rassemblant des musiciens américains vivant aux États-Unis.

Dans le cas de Woody Shaw, la date également est importante : 1981. Mais encore ? Au début de cette décennie, Wynton Marsalis en tête, son frère Branford, le pianiste Kenny Kirkland, le trompettiste Terence Blanchard et quelques autres vont prendre exemple sur ce qu’avait fait Dexter Gordon avec l’aide de Shaw et brandir haut et avec force la bannière du « jazz-jazz ». On va alors parler de renaissance du jazz, hormis ceux qui multiplient les hommages à des compositeurs qui n’ont rien à voir avec le jazz et qui vont forger l’expression de la malhonnêteté : les puristes du jazz. Un peu de « pureté dangereuse » avec ça ?

Toujours est-il que ces deux nouveautés sont à l’image de nos grands hommes : Gordon est toujours aussi impérial, aussi dominant, Shaw étant aussi original qu’inventif. Cela étant, ces albums se distinguent par leur importance, on insiste, historique.