Ces frontières qui nous divisent

«Now Wow We», outre son rap féroce et son rythme accrocheur, a été une façon pour les deux nouvelles amies, Annie Sama à gauche et Anachnid, de mettre en avant des sons issus des traditions autochtones.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Now Wow We», outre son rap féroce et son rythme accrocheur, a été une façon pour les deux nouvelles amies, Annie Sama à gauche et Anachnid, de mettre en avant des sons issus des traditions autochtones.

« Vamos a unirnos ! », scande la rappeuse oji-crie et métisse Anachnid dans Now Wow We, pièce d’électro-trap pondue en collaboration avec la productrice Annie Sama. « Nous allons nous unir. » Moitié cri de ralliement, moitié déclaration de guerre, la chanson invite à l’effacement des frontières. Celles qui permettent la séparation des familles à El Paso comme celles qui s’élèvent dans nos têtes, nous empêchant d’entendre le rythme de la Terre.

« Dans notre culture, il y a quatre peuples : le jaune, le noir, le blanc et le rouge, explique Anachnid, attablée à une terrasse montréalaise face à sa complice Annie Sama. Ils représentent ce qu’on appelle la roue de médecine : le nord, le sud, l’est et l’ouest. Chaque peuple a son élément à protéger. La division vient déséquilibrer la roue de médecine. On ne peut pas critiquer le peuple qui tente juste de protéger son élément quand on est d’un autre élément. »

C’est par ces sages images que la toute jeune rappeuse, installée à Montréal, tente de communiquer ce qu’elle et Sama ont voulu accomplir avec Now Wow We. La rencontre entre leurs deux univers — Anachnid vient tout juste de se lancer en musique tandis qu’Annie Sama mène déjà une carrière de productrice et chanteuse entre Montréal et New York, ayant fait paraître en 2014 un album sous le nom d’APigeon — a été rendue possible grâce à l’équipe de Musique nomade. Pour une deuxième année, l’organisme frère du Wapikoni présente samedi l’événement Nikamotan MTL, grand spectacle qui réunit sur scène artistes autochtones et allochtones dans le cadre de Présence autochtone.

On pourra aussi y voir les artistes Iskwé, Violent Ground, Chances, Wolf Castle et Sacred Wolf Singers, dans un cocktail musical à forte résonance hip-hop et électro. En aval du spectacle, les artistes ont été invités à produire une chanson unique, en paire. Des unions qui allaient de soi, mais qu’il a fallu tout de même provoquer. Un peu comme celle des différents peuples, qui n’auraient parfois besoin que d’un petit coup de pouce pour « se réveiller », comme disent les deux filles.

« L’idée par rapport à la pièce, c’était de transposer dans un contexte actuel, en 2018, toutes les références traditionnelles qu’on voulait, par la répétition et la modulation, explique Annie Sama, qui a fabriqué le beat. À travers la poésie aussi, bien sûr, et à travers cette autre langue qu’Anachnid a choisie, l’espagnol. »

Les premiers couplets de Now Wow We parlent de construction de mur, de séparation des enfants, de division, mais aussi de soutien, d’unité, de solidarité, dans la langue de Gabriel García Márquez. Difficile de ne pas voir l’accusation directe que formulent ici les artistes contre un gouvernement états-unien misant sur l’exclusion. Un choix conscient d’Anachnid. « Si j’avais fait cette partie-là en anglais ou en français, ç’aurait été compris comme un message qui s’applique précisément à ma culture, précise Anachnid. Ces mots s’appliquent à toutes les cultures qui ont vécu un génocide, ou la colonisation, ou la séparation. Actuellement, ça se passe au Mexique, à la frontière américaine, mais ça peut aussi parler de l’Holocauste ou du Japon. Ça s’applique autant à notre culture qu’à celles des autres. »

Anachnid en profite pour rappeler que les nations autochtones ne vivent pas que sous nos latitudes. « On oublie que des peuples autochtones vivent au Mexique, en Amérique du Sud aussi, dit-elle. Parce qu’ils ne parlent pas français ou anglais, on ne les considère pas, on dirait. »

La partie que Sama chante sur la pièce contient le puissant vers « Kids got put in a cage at the border last night » (« Des enfants ont été mis dans des cages hier soir à la frontière »). Le ton revendicateur de cette collaboration était l’occasion pour la productrice d’origine québécoise et congolaise de remédier à un certain sentiment d’impuissance qui l’envahit lorsqu’elle prend conscience de nouvelles d’actualité aussi alarmantes que la séparation des familles de migrants à la frontière texane.

« Ça venait juste de sortir dans les médias. On voulait vraiment passer un message direct, dans le moment présent, dit Annie Sama. La division, c’est omniprésent dans l’immédiat, on a juste à penser au Brexit. Étant une femme d’une minorité visible, je le sais que je ne suis pas traitée comme une femme de race blanche, je le vis, je le ressens quand je passe aux douanes. Par rapport à où on en est rendus dans le temps, je trouve qu’on assiste à une régression épouvantable. »

Frontières mentales

« Quand les premiers colons sont arrivés en Amérique, on ne leur a pas demandé “il est où ton passeport ?”, ironise Anachnid. Ça me peine de voir que maintenant, ce sont les colons qui demandent des passeports aux réfugiés. On leur a tout transmis, ils se retournent, pis ils créent des frontières qui séparent encore plus les gens ! »

Now Wow We, outre son rap féroce et son rythme accrocheur, a été une façon pour les deux nouvelles amies — « on est tombées amoureuses l’une avec l’autre, créativement parlant ! », dit Annie — de mettre en avant des sons issus des traditions autochtones. Chants de gorge, cris de huard et d’ours ont été intégrés à la chanson, à la mémoire des ancêtres. « Dans ma culture, précise Anachnid, l’ours symbolise la médecine. Comme il est omnivore, comme nous, il a enseigné aux humains ce qui était comestible. »

Ce lien avec la nature allait de soi. C’était même une mission que les deux artistes se sont donnée, celle de tenter une reconnexion avec le vivant. « Je la ressens, moi, la terre, dit Anachnid. Elle me parle. C’est cette musique-là qui m’inspire : le vent, la terre, le feu et l’eau. On entend ces éléments-là dans ma musique. » Dans son précédent extrait, intitulé Windigo, Anachnid décrivait d’ailleurs un personnage cannibale et avare, qui a toujours soif, le Windigo. « C’est une métaphore du capitalisme ! »

Sur scène, samedi, entourées de leurs acolytes, Annie Sama et Anachnid incarneront leurs insectes totems, la fourmi et l’araignée, clin d’œil bien personnel à cette nature nourricière. « Mon nom de famille, Sama, veut dire termitière en lingala », explique, amusée, Annie, alors qu’Anachnid explique avoir choisi ce nom d’artiste après s’être fait donner l’araignée comme animal totem par une aînée. « Elle est vue comme laide et vénéneuse, mais c’est une créature délicate et fragile en fait. Elle va seulement mordre quand elle dit : “C’est assez !” »

À quoi faut-il s’attendre pour la soirée de samedi ? « Ça va être un mélange d’électro, de hip-hop… contemporain, d’indie, raconte Sama. C’est l’fun, parce que ça nous sort un peu des stéréotypes aussi. Moi, je me joins avec plaisir à cette belle bande là qui développe l’art en lien avec les racines. C’est l’occasion d’aborder certains messages. On a réussi à faire quelque chose de vraiment magique, alors ce sera une superbe soirée. »

 

Nikamotan MTL – nicw

Présenté par Musique nomade dans le cadre de Présence autochtone, place des Festivals, samedi, 21 h 30