Arctic Monkeys, Kali Uchis et Chronixx, le sauveur du jour

Chronixx, le porte-étendard du «reggae revival», a à lui seul séché la pelouse artificielle entre les deux scènes principales samedi après-midi.
Photo: Catherine Legault Le Devoir Chronixx, le porte-étendard du «reggae revival», a à lui seul séché la pelouse artificielle entre les deux scènes principales samedi après-midi.

Heureusement que Chronixx avait été programmé tôt, sinon il aurait plu toute la journée hier, ce qui aurait gâché l'intrigante performance d’Arctic Monkeys et le triomphe d’Anderson. Paak. Les Montréalais de Paupière ont joué trempés, ç’aurait dû être aussi le cas pour les vétérans du rap américain De La Soul si seulement ils avaient accosté sur l’île Sainte-Hélène à temps — leur concert a été remplacé par une performance de Rymz, puis reporté plus tard en soirée. Bref, ça regardait mal pour la deuxième journée d’Osheaga… jusqu’à ce que le Jamaïcain s’amène, pourfendant les nuages et conjurant le soleil.

Vrai de vrai, à 15h20 pile, lorsque Chronixx s’est amené sur scène, c’en était fini du temps gris. Le porte-étendard du «reggae revival» a à lui seul séché la pelouse artificielle entre les deux scènes principales, avec l’aide d’un impeccable orchestre — batteur, percussionniste, claviériste, deux guitaristes, et le nécessaire bassiste. Le bon groove, juste au bon moment: les rayons faisant leur effet, l’ambiance devenait plus tropicale à chaque nouvelle chanson.

À la mélancolique Skankin’ Sweet, la foule d’abord clairsemée avait considérablement grossi et se déhanchait sur l’irrésistible groove. Rendu à son succès Here Comes Trouble (sur la Rootsman Riddim, une des plus puissantes rythmiques reggae des dernières années), c’était déjà gagné pour Chronixx, qui, loin de se limiter à reproduire le vieux son des Wailers et autres icônes de l’ère roots, fait progresser le style jamaïcain en lui donnant des couleurs soul, néo-R&B et pop contemporaines. Polyvalent, il tchatte avec finesse et chante, d’une voix doucement nasillarde, comme un homme en mission pour rappeler aux festivaliers que le reggae est toujours vivant. Si tôt dans la journée, déjà notre coup de cœur.

Or, la chaleur et l’humidité a mal servi la pop indie des Torontois d’Alvvays, qui ont semblé avoir plus de mal à rejoindre les spectateurs — pas toujours disciplinés, faut-il reconnaître, la scène Verte encerclée de stands et de bars ayant l’air d’une grande foire, un lieu moins propice à la célébration de la musique et de ceux qui la font. Contre les éléments et le soleil de plomb, Molly Rankin et ses collègues ont diligemment, et avec le plus d’entrain possible, survolé leur répertoire.

Photo: Catherine Legault Le Devoir La chaleur et l’humidité a mal servi la pop indé des Torontois d’Alvvays qui ont semblé avoir plus de mal à rejoindre les spectateurs.

Les déesses Kali et Debbie

Nous en attendions davantage de l’étoile montante de la scène néo-R&B Kali Uchis, qui n’a malgré tout pas déçu — si sa voix a peu d’envergure en concert, sa présence scénique irradiante, ses mouvements de danse et la qualité de ses compositions nous ont assuré un moment agréable. Bon, elle a dû faire avec une sonorisation atroce, mais les fans étaient indulgents, ravis qu’ils étaient de pouvoir chanter avec l’Américano-Colombienne les refrains pop-R&B aux discrets reflets latino de son premier album officiel, Isolation, paru en avril dernier.

Et de pop en pop, on sautille ensuite jusqu’à la grande scène de la Rivière où, toute de rose fluo vêtue, Debbie Harry faisait fi de ses sept décennies pour distribuer, entourée de ses vieux collègues, les meilleurs succès de Blondie. Un demi-siècle (à peu près) séparait la mystérieuse chanteuse des jeunes festivaliers devant elle, mais la force des chansons de l’icône new wave servait de passerelle temporelle : l’explosive One Way or Another en ouverture, Hanging on the Telephone, Call Me, l’immortelle Rapture, la reprise de The Paragons The Tide is High, Heart of Glass, qui résonnent encore aussi fort en 2018. Même les quelques chansons du nouvel album Pollinator, paru l’an dernier, faisaient leur effet, comme si elles avaient pu exister sur les albums Parallel Lines (1978) ou Autoamerican (1980).

Photo: Catherine Legault Le Devoir Si la voix de Kali Uchis a peu d’envergure en concert, sa présence scénique irradiante, ses mouvements de danse et la qualité de ses compositions nous ont assuré d’un moment agréable.

De retour sur la scène de la Vallée à 18h30, Uchis a laissé un grand vide devant le jeune quatuor vancouvérois Calpurnia, qui a confirmé nos craintes ressenties à l’écoute de son premier EP Scout, paru en juin. Ne nous racontons pas d’histoires: n’eût été la présence du chanteur et guitariste Finn Wolfhard, lequel joue le personnage de Mike Wheeler dans la télésérie Stranger Things, le groupe n’aurait assurément pas été invité à Osheaga. En forme d’hommage (approximatif, mais enjoué) au rock alternatif des années 90, sans l’attitude, ni sur scène ni dans le son des guitares, Calpurnia montre les lacunes auxquelles on s’attend d’un groupe de musiciens de quinze ou seize ans. Lueur d’espoir, le travail de la guitariste Ayla Tesler-Mabe, qui montre beaucoup de potentiel. Dire qu’on a presque tout loupé de l’endiablé spectacle de Future Islands pour ça!

Photo: Catherine Legault Le Devoir Calpurnia montre les lacunes auxquelles on s’attend d’un groupe de musiciens de quinze ou seize ans.

Les clous de la soirée

Comme sur la place des Festivals l’an dernier pendant le Festival international de jazz de Montréal, Anderson. Paak et son orchestre The Free Nationals ont livré une ravissante performance — avec le concert de Chronixx, sans conteste l’un des moments forts de cette deuxième journée sur l’île Sainte-Hélène. Tout le talent et l’énergie du Californien condensée en une trop petite heure.

Avec sa tuque rouge et son chandail vert, il faisait penser à Marvin Gaye sur la pochette de Let’s Get it On (1973), Anderson. C’est aussi lorsqu’il chantait le soul qu’il épatait le plus: après avoir passé les quinze premières minutes à sautiller sur des rythmiques rap, il s’est enfin mis à la batterie pour aiguiller son concert vers le soul et le funk. «The hardest working man in showbusiness», comme l’a présenté son claviériste, est alors à son plus spectaculaire, capable de tenir la note juste tout en marquant la cadence. Une performance exubérante, comme la dernière fois.

Photo: Catherine Legault Le Devoir Le concert d’Arctic Monkeys était moins approprié à un grand concert de foire pop comme Osheaga.

On ne pourra en dire autant du concert d’Arctic Monkeys, qui révélait une autre facette de son travail hier, certes au diapason de l’atmosphère coulante de son dernier album Tranquility Base Hotel Casino, paru en mai, mais moins appropriée pour un grand concert de foire pop comme Osheaga. Ça avait pourtant bien démarré, lentement rock avec Four Out of Five du dernier album, suivie de l’imparable riff de guitare de Do I Wanna Know (de AM, 2013), et avec la décharge punk de I Bet You Look Good on the Dancefloor suivant peu après, ce qui a tout eu pour plaire aux festivaliers éméchés.

C’est ensuite que le concert est devenu intéressant… et nettement plus atmosphérique. Ballade noire après ballade noire, l’orchestre auparavant déchaîné se mettait en retrait du leader et chanteur Alex Turner, incandescent crooner rock, tantôt au piano électrique, tantôt à la guitare. Le rockeur maudit se transformant en poète maudit, et sa voix se muant par la même occasion, on lui découvre un timbre soyeux que le répertoire rock échevelé ne laissait pas toujours deviner. Un bon concert, mais pas pour les circonstances: vivement le retour d’Arctic Monkeys en salle.