Le guide de survie selon Franz Ferdinand

«Always Ascending», le cinquième album de Franz Ferdinand, paru en février dernier, sonne comme le disque d’un groupe qui n’a plus rien à prouver.
Photo: Jose Manuel Ribeiro Agence France-Presse «Always Ascending», le cinquième album de Franz Ferdinand, paru en février dernier, sonne comme le disque d’un groupe qui n’a plus rien à prouver.

Avec Arctic Monkeys et The National aussi à l’affiche d’Osheaga, Franz Ferdinand incarne l’époque, aujourd’hui révolue, des grands festivals de musique carburant aux groupes indie rock. Autre époque, nouvelle génération de musiciens, pop, électro et rap prenant d’assaut le haut de l’affiche… Ce qui ne rend surtout pas désuète l’oeuvre des Écossais qui ont lancé cette année l’album Always Ascending. Et puis, on a toujours à apprendre de vétérans comme le chanteur et guitariste Alex Kapranos, qui explique comment survivre au climat festivalier : « Règle numéro un : ce n’est pas parce qu’il y a de l’alcool gratuit en backstage que t’es obligé de tout le boire ! »

Sages paroles du chanteur et guitariste, qui, joint à Chicago, se remémore le premier grand festival extérieur de Franz Ferdinand, le (défunt) T in the Park, alors organisé dans un champ au nord d’Édimbourg : « Nous avions roulé dans une vieille camionnette pourrie pour nous y rendre. Une fois sur place, la sécurité ne trouvait pas notre nom sur la liste des groupes à l’affiche ! Nous avions tellement hâte d’y jouer, oh my God… Heureusement, quatre ou cinq coups de fil plus tard, ils nous ont laissé monter sur scène. Et nous revoilà, quinze ans plus tard, à rejouer à Osheaga » dimanche soir, six ans après s’y être produit, juste avant Florence + The Machine d’ailleurs, elle aussi de retour au festival cette année.

« Énergie particulière »

Il adore les festivals, assure le volubile Kapranos, qui ne manque pas d’anecdotes amusantes sur la vie de tournée. « J’adore surtout l’énergie particulière qu’il y a dans ces grands événements, abonde-t-il. J’ai toujours dit qu’en concert, la performance du public était aussi importante que celle du groupe sur scène ; l’énergie du public me nourrit. Et tu sais, le fait de jouer depuis longtemps dans ces festivals me permet de bien lire la réaction du public et de savoir ce qui fonctionne ou pas. Avec le temps et l’expérience, aussi, je suis devenu plus intrépide : je sais comment ça marche, un spectacle. Je me souviens de la première fois que je suis monté sur une scène, j’étais terrifié ! Aujourd’hui, j’ai encore le buzz, l’adrénaline quand vient le temps de donner un concert, mais je n’ai plus peur. Ça améliore la qualité de la performance. »

J’ai toujours dit qu’en concert, la performance du public était aussi importante que celle du groupe sur scène ; l’énergie du public me nourrit. Et tu sais, le fait de jouer depuis longtemps dans ces festivals me permet de bien lire la réaction du public et de savoir ce qui fonctionne ou pas.

Seize ans après la création de Franz Ferdinand à Glasgow, quatorze depuis la sortie de leur percutant premier disque Darts of Pleasure (immortel succès Take Me Out), leur son post- punk/art rock a peut-être été supplanté par la vague rap, mais n’a jamais été ringardisé. On devine que c’est le côté dansant des chansons du groupe qui lui permet de se renouveler, suggère-t-on à Kapranos. « Ça oui : on a toujours voulu faire de la musique pour danser. Ce qui est drôle, cependant, c’est que d’un album à l’autre, on dirait que les gens redécouvrent cet aspect, ou remarquent tel ou tel détail de notre son : “Ah tiens, Franz Ferdinand joue avec des synthétiseurs !” Bah oui, on a des synthés depuis le début ! »

Ainsi, Always Ascending, le cinquième album, paru en février dernier, sonne comme le disque d’un groupe qui n’a plus rien à prouver. L’évolution dans le détail de cette réalisation signée Philippe Zdar (le pionnier de la French Touch derrière les projets Cassius et, surtout, Motorbass) expose le côté dansant, distingué mais sans prétention du quintette écossais. Face aux modes qui passent, il faut garder le cap, insiste Kapranos.

Ignorer les tendances

« Le groupe Faithless, tu t’en souviens ? Ça marchait fort quand j’allais dans des festivals comme spectateur. Je sais pas comment c’était chez vous, mais chez nous, à la fin des années 1990, tout le monde n’en avait que pour les DJ et les groupes électroniques. Personne ne voulait voir des musiciens à guitares. Puis, cinq ans plus tard, le rock était dans tous les festivals. Ça a changé aujourd’hui, et ça changera encore dans cinq ans. Face à ça, je pense que la meilleure attitude, en tant que musicien, c’est d’ignorer les tendances. Faire ce qui t’excite, toi, d’abord et avant tout. Faire la musique qui satisfait le besoin urgent que t’as de faire de la musique. »

Ce qui explique pourquoi Arctic Monkeys, The National et ces Écossais sont encore là, une quinzaine d’années plus tard, à jouer pour un public de grand festival qui, lui, ne vieillit jamais. C’est comme le professeur au cégep, un an plus vieux chaque nouvelle rentrée, devant des étudiants éternellement jeunes… Kapranos acquiesce, « d’autant plus que dans un concert comme ça, les jeunes, qui ont un peu plus d’énergie, sont agglutinés à l’avant. Du haut de la scène, on ne voit qu’eux. Les plus vieux qui nous suivent depuis le début se tiennent généralement dans le fond… »

Si Kapranos n’est pas du genre à dire quoi faire à qui que ce soit, il lui arrive néanmoins de prodiguer des conseils à de jeunes musiciens qui le consultent sur le métier. « Par exemple, en Australie récemment, j’ai longuement discuté avec des membres de Superorganism — j’adore ce qu’ils font. On parle rarement de musique ou de façon de faire sur scène. Les questions sont plutôt terre à terre : comment on fait pour être capable de vivre toujours sur la route ? Comment réagir quand on se sent loin de sa famille et de ses amis ? Jamais je ne me plaindrai de faire ce métier, mais voilà, c’est un métier aussi. »

Ce qui nous ramène à la règle numéro un : pour durer comme Franz Ferdinand, ne videz pas le bar à chaque concert.