La «Leningrad» de Chostakovitch: une symphonie pour l’humanité

Une photographie de Dmitri Chostakovitch travaillant sur sa fameuse «7e Symphonie» composée en décembre 1941, alors qu'il était évacué à Kouïbychev.
Photo: Agence France-Presse Une photographie de Dmitri Chostakovitch travaillant sur sa fameuse «7e Symphonie» composée en décembre 1941, alors qu'il était évacué à Kouïbychev.

« Depuis Beethoven, aucun compositeur n’a su parler aux plus larges couches d’auditeurs avec une telle force de suggestion », disait le chef Serge Koussevitzky en parlant de Chostakovitch et de sa 7e Symphonie, « Leningrad ». Yannick Nézet-Séguin la dirigera dimanche à l’amphithéâtre Fernand-Lindsay en conclusion du Festival de Lanaudière 2018.

« J’ai songé à la grandeur de notre peuple, à son héroïsme, aux merveilleuses idées humanistes, aux valeurs humaines, à notre nature superbe, à l’humanité, à la beauté. […] Je dédie ma Septième Symphonie à notre combat contre le fascisme, à notre victoire inéluctable sur l’ennemi et à Leningrad, ma ville natale », déclare Chostakovitch à la Pravda le 19 mars 1942, à trois jours de la création moscovite de sa 7e Symphonie, jouée pour la première fois le 5 mars précédent à Kouïbychev où il est exilé.

Ce monument de 75 minutes est vu comme une « symphonie de guerre ». Mais, même si le contexte de sa création est tétanisant, l’œuvre nous bouleverse au-delà. Pourquoi ? Il suffit de relire Chostakovitch attentivement : « humanité », « beauté », « valeurs humanistes ».

Des armes et des instruments

Le 9 août 1942 a lieu un concert que rien, jamais, ne surpassera en symbolique et en intensité. « Les musiciens arrivèrent en uniforme et se changèrent au vestiaire. On pouvait voir des capotes et des ceinturons aux portemanteaux, des carabines et des pistolets appuyés contre les murs. Les boîtes des instruments étaient posées à côté » — l’anecdote est relatée par Krzysztof Meyer dans son livre sur Chostakovitch (Fayard).

De leur côté, les futurs membres de l’assistance se rendaient à la salle « avançant prudemment, l’oreille attentive au fracas du front et aux détonations des explosions voisines, se demandant si les tirs n’étaient pas en train de se rapprocher de la rue qu’ils suivaient ».

Thomas Sanderling, fils de Kurt Sanderling, chef associé de l’Orchestre de Leningrad, me racontait en 2012 : « Pour le concert à Leningrad pendant le siège [qui avait débuté le 8 septembre 1941] donné par l’Orchestre de la radio de Leningrad, le seul à être resté dans la ville pendant les hostilités, la partition avait été introduite de nuit au mois de mars. Une équipe de copistes avait dû reconstituer le matériel d’orchestre avant que les répétitions ne puissent commencer. Les membres de l’orchestre avaient bénéficié de rations alimentaires additionnelles, tandis que des musiciens supplémentaires avaient été recrutés parmi les soldats pour pallier l’absence des artistes évacués ou morts. »

Ce concert dirigé par Carl Eliasberg est au centre d’un livre fascinant publié par Jean-Claude Lattès en 2015 : Le concert héroïque de Brian Moynahan. Ce que les protagonistes ne savaient pas, c’est que le siège de Leningrad durera 872 jours, jusqu’au 27 janvier 1944. Il fera 1 800 000 victimes, dont plus d’un million de civils, parmi lesquelles 632 000 sont mortes de faim.

Chostakovitch a donné une voix, un cri, à travers le temps, à cette humanité héroïque. Et prétendre comme le fait la brochure publiée par le Festival de Lanaudière que l’œuvre est « un hymne à Vladimir Ilitch Lénine » n’est pas une erreur ; c’est un affront qui devrait appeler des excuses, dimanche.

Péripéties épiques

Bien des épisodes liés à la symphonie « Leningrad » sont épiques. Lorsque Chostakovitch joua au piano les trois premiers mouvements à des amis le 17 septembre 1941, le siège de la ville venait de commencer. L’un des participants raconte le hurlement des sirènes, Chostakovitch évacuant sa femme et ses deux enfants à l’abri et continuant de jouer au piano dans le vacarme de la défense antiaérienne. « Pour finir, il rejoua l’ensemble […]. En rentrant, nous aperçûmes du tramway les lueurs de l’incendie […]. Encore sous le coup du noble pathos de cette symphonie, nous ressentions avec une acuité toute particulière l’absurdité de ce qui nous entourait. »

Rebelote le 22 mars 1942 lors de la création à Moscou : « Avant le début du 4e mouvement, le responsable de la défense antiaérienne prit soudainement place à côté du chef d’orchestre. Il leva la main et annonça d’un ton calme le début d’une alerte aérienne. […] Mais personne ne quitta son siège. On joua la symphonie jusqu’au bout. »

Comme nous l’apprend Krzysztof Meyer, c’est par microfilm que la partition partit pour l’Iran, transita par l’Irak, l’Égypte et traversa l’Afrique pour voguer vers les États-Unis, où l’attendait une cohorte de chefs. Les plus éminentes baguettes du continent se battaient pour y créer la symphonie. Koussevitzky, le chef du Boston Symphony, s’était mis sur les rangs avant même que la première note soit écrite. Eugène Ormandy, qui voulait l’œuvre pour l’Orchestre de Philadelphie, s’était manifesté en septembre 1941. Leopold Stokowski, en février 1942, faisait miroiter à l’ambassadeur soviétique une première à New York et l’utilisation de la Septième « dans un grand film à Hollywood ». Quant à Artur Rodzinski, chef de l’Orchestre Cleveland, se prétendant « unique défenseur de la musique de Chostakovitch au pays » (son fait d’armes était d’y avoir créé Lady Macbeth de Mzensk), il pensait bien emporter le morceau.

C’est un outsider qui fut choisi : le grand Arturo Toscanini. À travers lui, le 19 juillet 1942, la 7e Symphonie de Chostakovitch fut diffusée par la NBC à travers tout le pays. Meyer nous apprend que pendant la saison 1942-1943, la 7e Symphonie fut jouée 62 fois aux États-Unis, un fait unique pour une nouvelle partition au XXe siècle.

Écouter la 7e Symphonie de Chostakovitch est un choc inoubliable puisque le grand crescendo du 1er mouvement est l’une des musiques les plus fortes (en décibels et en effet) jamais composées. Au point culminant, elle mobilise huit cors, six trompettes, six trombones et un tuba.

Réduire la 7e Symphonie à ce crescendo, façon Boléro de Ravel en version terrifiante, serait un tort. Si ce monument a tant d’admirateurs, c’est aussi parce que Chostakovitch maintient son inspiration jusqu’à la fin et ménage des moments inattendus. Sur son 2e mouvement, Chostakovitch confie à son biographe Rabinovitch : « On y trouve une pointe d’humour (je ne peux m’en passer !) : Shakespeare n’ignorait pas la valeur de l’humour dans la tragédie et savait que l’on ne peut pas imposer aux auditeurs une tension continue. »

Yannick Nézet-Séguin : le CD inattendu

Non, Yannick Nézet-Séguin n’enregistre pas un disque tous les mois ! Les orchestres avec lesquels il collabore surfent sur sa notoriété pour publier des documents de concerts.

Le Philharmonique de Londres, dont le chef québécois fut le premier chef invité de 2008 à 2014, a en cela un excellent instinct, livrant, sur son étiquette LPO, quelques fleurons de la discographie du chef, par exemple le Chant de la terre de Mahler (LPO 073) ou le couplage de concertos de Mozart et de Rachmaninov avec Aldo Ciccolini (LPO 102).

Voici un autre opus à ranger parmi les plus grands CD de Yannick Nézet-Séguin. Consacré à Poulenc, il a été enregistré lors de concerts donnés en 2013 et 2014. Alexandre Tharaud, le soliste du Concerto pour piano, met excellemment la table pour un CD qui va en crescendo, avec un Concerto pour orgue et timbales (James O’Donnell) formidable d’impact et un Stabat Mater d’une émotion frémissante mais jamais forcée. L’instinct du chef dans ce sublime et redoutable Stabat Mater méritera dans dix ans un enregistrement studio millimétré. En attendant, faites fête à cette merveille (LPO 108), distribuée par Naxos, disponible depuis vendredi dans les magasins.

Symphonie « Leningrad »

Yannick Nézet-Séguin dirige l’Orchestre Métropolitain (+ 2e Concerto pour piano avec Marc-André Hamelin), Amphithéâtre Fernand-Lindsay, Lanaudière, dimanche 5 août, 14 h.