Les traversées de maître Lloyd

Ses débuts professionnels, Charles Lloyd les fit aux côtés des «bluesmen» B. B. King, Howlin’ Wolf, Bobby Bland et Johnny Ace, avant d’aller étudier la musique à l’Université USC, à Los Angeles.
Photo: Fabrice Coffrini Agence France-Presse Ses débuts professionnels, Charles Lloyd les fit aux côtés des «bluesmen» B. B. King, Howlin’ Wolf, Bobby Bland et Johnny Ace, avant d’aller étudier la musique à l’Université USC, à Los Angeles.

Depuis le milieu des années 1960, le saxophoniste Charles Lloyd emprunte à intervalles plus ou moins réguliers les chemins de traverse. Il aime s’échapper, peut-être même s’évader. De quoi ? On n’en sait fichtre rien. Il y a trois ou quatre ans de cela, il avait détaillé avec des amis grecs les grands moments de l’accouchement de la démocratie, au pied évidemment de l’Acropole, donc devant public. Le titre de la chose ? Athens Concert sur ECM, avec la chanteuse grecque Maria Farantoúri, qui reste un des trois ou quatre meilleurs albums de la présente décennie.

Lorsqu’il ne traduit pas en notes les mots des maîtres grecs, Lloyd aime bien effectuer la mise en relief des points-virgules de la méditation made in India avec son ami percussionniste Zakir Hussain, quand il n’observe pas les devoirs de mémoire en musique, il va sans dire. Aujourd’hui, il vient de tracer à nouveau la diagonale avec l’americana en compagnie notamment de la chanteuse Lucinda Williams. Le titre de l’album ? Vanished Gardens sur étiquette Blue Note.

On a écrit « à nouveau » parce que, il y a deux ans, il avait enregistré un premier disque avec The Marvels, soit le groupe qu’il avait formé pour produire I Long to See You, déjà sur Blue Note, avec Norah Jones sur une chanson et Willie Nelson sur une autre. The Marvels, c’est Bill Frisell à la guitare, Greg Leisz à la pedal steel, plus les rythmiciens réguliers de Lloyd, soit Ruben Rogers à la contrebasse et Eric Harland à la batterie.

Son dernier disque combine, on s’en doute, ses compositions avec celles de Lucinda Williams plus un air traditionnel, Ballad of the Sad Young Men, plus un Monk, comme il se doit, soit Monk’sMood, plus Angel de Jimi Hendrix. Fait à noter : cette fois-ci, il n’a pas repris à son compte une chanson de Bob Dylan ou de son ami Brian Wilson des Beach Boys.

Le résultat est à l’image de l’homme. Plus précisément, le défi, son défi, consiste à rendre limpide ce qui est de prime abord complexe. Faire l’alchimie entre les gammes de la musique country, certains airs du blues, les harmonies chères à Belà Bartók et à Duke Ellington, la quête spirituelle à la John Coltrane, la plainte du fado portugais, faire l’alchimie de tout cela, dis-je, relève évidemment du coefficient de difficulté à la puissance mille. En d’autres mots, Lloyd est un géant.

Cette inclination pour les mélanges est en fait le fruit de son éducation, celle dispensée par ses parents et grands-parents. Il se trouve que notre homme, né en 1938 à Memphis, est un quart Noir, un quart Cherokee, un quart Mongolien et un quart Irlandais. C’est dit. Ses débuts professionnels, il les fit aux côtés des bluesmen B. B. King, Howlin’ Wolf, Bobby Bland et Johnny Ace, avant d’aller étudier la musique à l’Université USC, à Los Angeles. Il voulait notamment étudier auprès d’un savant des musiques de Bartók et de Stravinsky.

Après quoi, il va se faire une sacrée réputation auprès de ses pairs à la faveur de ses fréquentations avec Chico Hamilton et Cannonball Adderley. Avant de former un groupe qui aujourd’hui reste célèbre, car c’est Lloyd qui engagea le premier le pianiste Keith Jarrett et le batteur Jack DeJohnette. Avec ces derniers, il enregistrera en 1966 Forest Flower, qui demeure un des rares disques de jazz à avoir dépassé le million d’exemplaires vendus, avant de commencer à jouer avec des maîtres africains de la percussion.

On rappelle tout cela car, si aujourd’hui Lloyd aligne chef-d’oeuvre après chef-d’oeuvre, c’est qu’il est parvenu, après des années d’étude et de méditation — dans les années 1970, il avait abandonné la scène musicale —, à lier sans aucune brusquerie les horizons musicaux évoqués. Peut-être y est-il parvenu en faisant en sorte que le jazz reste au coeur de son propos. Avec Sonny Rollins, Archie Shepp et Roy Haynes, Charles Lloyd est un monstre sacré.

   

Lorraine Gordon, propriétaire du Village Vanguard, le club de jazz le plus célèbre au monde, est décédée à l’âge de 95 ans. Sous sa gouverne, des dizaines et des dizaines de live ont été produits. Elle avait la réputation d’être une femme d’affaires très astucieuse.

   

L’organisme The Sun Ra Music Archive, qui gère l’immense fonds musical et documentaire du pianiste, propose depuis peu quelque chose de très original : un feuilleton radiophonique qui décline évidemment la vie de Sun Ra.