Femi Kuti, à la sueur de leur front

Les festivaliers ont pris le parterre d’assaut pour danser sur les rythmes savants de l’orchestre nigérian Positive Force, dirigé au doigt et à l’oeil par le fils de l’inventeur de l’afrobeat, Femi Anikulapo Kuti.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Les festivaliers ont pris le parterre d’assaut pour danser sur les rythmes savants de l’orchestre nigérian Positive Force, dirigé au doigt et à l’oeil par le fils de l’inventeur de l’afrobeat, Femi Anikulapo Kuti.

Torride ! Le MTelus avait jeudi soir des airs du Shrine, la boîte de nuit fondée par Fela Kuti dans les années 1970, alors que les festivaliers ont pris le parterre d’assaut pour danser sur les rythmes savants de l’orchestre nigérian Positive Force, dirigé au doigt et à l’oeil par le fils de l’inventeur de l’afrobeat, Femi Anikulapo Kuti. Impérial, ce dernier a revisité quelques compositions classiques de sa discographie avant d’entrer dans le vif de son plus récent album, One People One World.

Il s’agissait du concert d’ouverture officiel de la 32e édition du festival voué à la circulation et à la promotion des musiques issues du continent africain et de sa diaspora, mais le festival bat déjà son plein depuis mardi dernier — officieusement, c’est l’auteur-compositeur-interprète-guitariste tunisien Sabri Mosbah qui a véritablement ouvert les festivités au théâtre Fairmount. N’empêche, les Nuits d’Afrique ne pouvaient mieux trouver que ce porte-étendard de la musique emblématique du Nigeria pour annoncer, haut et fort, que les prochains jours seront rythmés et colorés sur la scène musicale montréalaise.

« Nous anticipons que le vol se fera en douceur, et que la météo sera bonne », a blagué Kuti en début de concert. « Attachez vos ceintures ! » La première chanson présentée s’est étirée sur une bonne quinzaine de minutes. La section rythmique et le claviériste ont allumé le moteur les premiers, suivis quelques mesures plus tard par les quatre musiciens de la rutilante section de cuivres. Puis arrivèrent les trois choristes et danseuses, jupettes roses, bustes dorés, maquillages tribaux. Enfin, le maître de l’orchestre se dirigeant vers son clavier Korg (mal branché en début de concert, un tout petit couac), et c’était parti.

Le grand talent de Femi Kuti, faut-il préciser, n’est pas d’être un grand chanteur, ce qu’il n’est pas avec son timbre mince et incertain, sauf lorsqu’il tonne dans le bon registre en prenant une voix autoritaire. Ni même d’être un as saxophoniste ; son talent est d’être un furieux meneur de claque. Là devant nous, il nous fait prendre conscience de l’impact d’un James Brown sur la mixture afrobeat de papa Fela : l’influence strictement musicale, celle du funk bien sûr, mais surtout l’importance de donner un spectacle plus grand que nature tout en imposant son autorité sur scène — plus gentiment que le faisait Brown, bien entendu — en commandant les changements de rythme, en dirigeant les sections de musiciens. Kuti a l’air d’un géant sur la scène du MTelus.

Les quarante premières minutes du spectacle ont été consacrées aux plus vieilles chansons, comme Africa For Africa (de l’album du même nom, 2010) : sa brève introduction trompeusement douce, puis le rythme afrobeat qui décolle en moins de deux alors que Kuti, qui nous tourne souvent le dos pour pouvoir mieux diriger ses musiciens, sautille devant la section de cuivres. Arrive ensuite la puissante Politics Na Big Business, de l’album No Place For my Dream (2013), et le rappel que l’autorité du leader de cette belle bande de musiciens s’appuie aussi sur l’urgence du propos, et danser devant lui ne nous fera pas oublier la guerre, la misère, l’injustice et Donald Trump. Mais qu’est-ce que ça fait du bien quand même !

Femi Kuti poursuivra avec les chansons nouvelles de l’album One World One People et son kaléidoscope d’influences musicales, reggae, soul, funk, high-life et cie. Soulignons enfin l’exceptionnelle tenue de l’orchestre devant nous : un spectacle pour les yeux, sans l’aide d’écrans LED et autres béquilles technologiques. Le guitariste électrique nous a décoché quelques beaux solos, le claviériste paraissait plus effacé, les cuivres harmonisaient autant qu’ils assénaient de puissantes ponctions rythmiques. La palme revient cependant à l’impeccable section rythmique : un batteur du tonnerre, épaulé par un percussionniste, et ce magnifique bassiste électrique aux motifs rapides, mélodieux, inventifs. Du bonbon.