Explorer les sources du plaisir musical

Le neuroscientifique Robert Zatorre et ses collègues étudient les effets de la musique sur nos émotions.
Photo: David Becker Agence France-Presse Le neuroscientifique Robert Zatorre et ses collègues étudient les effets de la musique sur nos émotions.

Les goûts et les couleurs, ça ne se discute pas, dit-on. Et si, justement, on en discutait ? Et si des chercheurs avaient pu rationaliser par des données scientifiques objectives l’hermétisme du public à certaines musiques ?

Dans ces colonnes, il y a une semaine, la chef d’orchestre finlandaise Susanna Mälkki déplorait de voir « les institutions symphoniques très fortement ancrées dans le passé » et souhaitait que « tout le monde s’intéresse à ce qui est neuf ». Hasard du calendrier, 24 heures plus tard, un neuroscientifique, au micro de l’émission Les années lumière de Radio-Canada, expliquait à propos de la perception et du plaisir musical : « Il faut un rapport entre la complexité du stimulus et la capacité du cerveau de décoder cette complexité. » En d’autres termes, il existe pour chacun de nous, et selon notre éducation et notre apprentissage, un niveau d’accessibilité cérébrale aux stimuli musicaux.

En quoi les enseignements des recherches en neurosciences cognitives de la musique du centre de pointe qu’est le BRAMS (Laboratoire international de recherche sur le cerveau, la musique et le son), affilié aux universités de Montréal et McGill, peuvent-ils nous éclairer, voire guider les programmateurs de concerts ?

Deux fois du plaisir

Le neuroscientifique Robert Zatorre et ses collègues étudient les effets de la musique sur nos émotions. Ils ont déterminé que le plaisir musical naît de la stimulation du système de récompense (ou système hédonique) de notre cerveau, un circuit que l’on trouve chez les animaux et les humains qui permet de reconnaître dans l’environnement des comportements importants pour la survie, l’exemple type étant l’alimentation et le plaisir induit par la nourriture.

Les chercheurs du BRAMS étudient le cerveau grâce à la technique de la résonance magnétique fonctionnelle : « Nous mesurons la variation du niveau d’oxygène dans les cellules du cerveau. En prenant des mesures toutes les 3 secondes, nous déterminons les zones activées et le moment où elles s’activent », nous explique Robert Zatorre. « Nous sommes avec le cerveau et notre machine comme Galilée à son époque avec le ciel : nous ne savons pas ce que nous allons trouver, mais nous trouvons de jolies choses », s’émerveille le chercheur.

Lors des premières expériences visant à déterminer le siège du plaisir musical, les sujets apportaient leurs musiques favorites dans lesquelles un moment déclenchait une émotion particulière. « Nous savions que la personne allait avoir une émotion positive et connaissions le moment de cette émotion. Nous avons observé deux réactions : l’anticipation du frisson, qui agit sur un noyau du système de récompense, et le moment même du plaisir, qui joue sur un autre noyau du même système. C’est intéressant, car au niveau anatomique, le premier noyau est lié au lobe frontal à la région du cerveau responsable de l’émission de prédictions, alors que le second, toujours dans le système de récompense, est associé au tronc central, à l’amygdale et à des régions de plaisir et de sensation. La musique donne donc du plaisir deux fois : par anticipation et par expérience hédonique. »

Nous sommes avec le cerveau et notre machine comme Galilée à son époque avec le ciel : nous ne savons pas ce que nous allons trouver, mais nous trouvons de jolies choses

Peut-on, à l’opposé, mesurer un déplaisir musical ? « D’autres chercheurs ont étudié cela, mais si on vous présente une musique que vous n’aimez pas du tout, d’autres systèmes et d’autres régions du cerveau, liées à des émotions négatives et à la colère, seront activées », nous confirme M. Zatorre.

Prédictibilité et surprise

Depuis un peu plus de deux ans, de nouvelles expériences impliquent des musiques dont le critère de « complexité » a été mathématiquement modélisé : « Le modèle est celui d’un chercheur anglais, musicologue et informaticien. Les morceaux sont calibrés en complexité par la capacité d’un programme informatique de prédire la 7e note en fonction des 6 qui précèdent. Si c’est très complexe, le programme échoue et si c’est simpliste, il réussit à 99 %. » Sur cette base, les recherches récentes sur les humains testés par le BRAMS montrent un rejet tant des musiques « très complexes, presque aléatoires » que des « morceaux très simples et trop prévisibles ».

« Les morceaux les plus appréciés sont ceux qui sont entre les deux, permettant à notre cerveau de générer des prédictions, mais pas simplistes au point qu’il pourrait tout prévoir. » Robert Zatorre en conclut : « Notre cerveau aime prédire, mais il aime aussi les surprises. »

La phase actuelle de l’étude est de creuser dans quelle manière cette acceptabilité cérébrale de la complexité, qui dicte l’accessibilité musicale, est façonnée par l’éducation. Les résultats montrent une corrélation nette avec « un apprentissage qui se fait principalement à l’enfance et à l’adolescence ».

« Une personne qui a eu une expérience variée à l’adolescence, même si elle a choisi alors un genre, va avoir une capacité plus tard à répondre à d’autres types de musiques. C’est comme pour les langues. Un enfant qui a appris quatre langues avant l’adolescence, il lui sera beaucoup plus facile d’ajouter une 5e langue à l’âge adulte. »

En ce qui concerne l’apprentissage à l’âge adulte, tout reste à étudier. « Nos recherches ont pour l’instant des implications au niveau éducationnel, puisque de toute évidence, le moment pour donner de l’ouverture musicale, c’est à l’école », et que la perte de l’éducation musicale risque de fermer bien des fenêtres pour plus tard en matière de « palette de plaisirs musicaux », « et pas seulement à l’égard de la musique savante occidentale », précise Robert Zatorre, « mais aussi de la musique non occidentale ou du jazz ». « Comment comprendre John Coltrane si on n’a entendu que de la pop ? » résume le chercheur.

Au-delà des questions d’éducation, les récentes recherches de Robert Zatorre sur la corrélation entre le niveau de complexité, modélisé mathématiquement, et la stimulation de la zone de récompense mettent en évidence, en quelque sorte, une acceptabilité cérébrale à l’égard des musiques. Cette découverte ouvre le champ à nombre de questionnements. « Intéresser tout le monde à ce qui est neuf », comme le souhaitait ici Susanna Mälkki ?

Certes, mais quels outils mettre en œuvre pour gagner de la latitude en matière d’acceptabilité cérébrale ? « Cela m’intéresse certainement, nous confie Robert Zatorre, mais je n’ose pas dire que je suis capable de donner un avis à M. Nagano. Si quelque chose est trop complexe, la personne va le trouver aléatoire et pas agréable, car le cerveau n’est pas capable de comprendre la suite des événements. Cela m’arrive aussi. Si j’essaie et j’échoue, je laisse tomber. J’ai besoin de quelqu’un qui me prenne par la main m’explique ce qui se passe et me guide. Cela demande donc un effort de ma part, mais aussi des musiciens. »

Trouver des clés prenant appui sur la science demandera du temps. La modélisation d’un apprentissage à l’âge adulte n’est pas encore dans le champ d’études des chercheurs.

Concerts de la semaine

Christian Blackshaw. L’un des trois grands rendez-vous de l’été musical québécois, avec La Flûte enchantée de Robert Lepage à Québec, le 31 juillet, et la 7e Symphonie de Chostakovitch de Yannick Nézet-Séguin à Lanaudière, début août : le pianiste anglais tombé du ciel Christian Blackshaw joue samedi le nectar de l’oeuvre de Schubert (dont les Moments musicaux) et de Schumann (la Fantaisie opus 17) à Orford Musique. Ce concert est repris le 15 juillet dans le cadre du festival Music Beyond d’Ottawa. Le 14 juillet à 20 h, Orford Musique.

Penderecki. Comme Yannick Nézet-Séguin par le passé avec la Messe en mi de Bruckner ou Parsifal, le Festival de Lanaudière offre la possibilité à des artistes d’un rodage musical d’oeuvres présenté ensuite en de grandes occasions. Samedi, ce seront Kent Nagano et l’OSM avec la Passion selon saint Luc de Penderecki, jouée ensuite en tournée à Cracovie et à Salzbourg. Occasion pour certains auditeurs, aussi, de se situer « neuroscientifiquement » par rapport à notre article du jour ! Le 9 juillet à 19 h, Maison symphonique de Montréal.