Neil Young réchauffe les coeurs

Neil Young a semblé s’amuser ferme avec l'orchestre Promise of the Real vendredi soir au Festival d'été de Québec.
Photo: Francis Vachon Le Devoir Neil Young a semblé s’amuser ferme avec l'orchestre Promise of the Real vendredi soir au Festival d'été de Québec.

Neil Young est arrivé vendredi soir sur scène sans nécessiter de présentation, suivi par ses jeunes accompagnateurs de l’orchestre Promise of the Real. Cris et sifflets : le voilà, avec son chapeau noir, sa chemise à carreaux, et sa vieille Gibson de laquelle il extirpe un premier long solo avant même d’avoir chanté une seule note. Son timbre pincé surgit enfin dans les haut-parleurs : ce sont les premières strophes de Like an Inca, épopée rock tirée de l’album Trans, paru en 1982. Il en fera un long jam groove rock de plus de quinze minutes, et ce n’était que le début d’un concert qui s’avéra mémorable, généreux et, heureusement, chaleureux. Nous en avions besoin.

Chauffez les amplis parce qu’il faisait froid sur les plaines d’Abraham hier soir : douze degrés Celsius au moment où Neil Young est monté sur scène, exactement dix-sept de moins que la veille à la même heure à la première soirée de la 51e édition du Festival d’été de Québec. Brutal changement de saison en vingt-quatre heures : l’été pour The Weeknd, l’automne pour Neil Young. Mais voilà, avec un orchestre pareil, avec un rockeur de cette stature devant nous, la fraîcheur allait vite être oubliée. Quinze minutes de Like an Inca ! Un feu de camp avec ça ? Juste après, Young a rajouté une bûche en hurlant Fuckin’Up, de l’album Ragged Glory (1990, avec les Crazy Horses), les guitares ayant haussé le ton pour assurer le défoulement général.

La légende du rock nous a ensuite attirés vers des eaux un peu plus calmes en ressortant de l’album Crazy Horse le classique Cortez the Killer. Après le barrage de guitares électriques, après les solos fumants que Young expulse en se contorsionnant droit sur ses deux pieds, la chance enfin de mesurer la force et la justesse de sa voix. C’est pas possible, se disent (environ, à vue d’oeil) plus de 80000 spectateurs en même temps, pas possible que ce type ait 72 ans ! Regardez-le donner des coups de pieds dans Rockin’in the Free World, avec la même rage, la même indignation, la même urgence qu’à la sortie de l’album Freedom en 1989.

On pourrait croire que de s’entourer de musiciens ayant la moitié de son âge lui donnerait un air de jouvence, et il est vrai que la légende semble s’amuser ferme avec Promise of the Real. Mais on se plaît plutôt à croire que ce sont ses accompagnateurs qui espèrent un peu de la vie éternelle des chansons de Young, à force de les jouer, de se les approprier, avec l’instinct et la vitalité de celui qui les a chantées vendredi soir. « Celle-là est pour tous les enfants mis dans une cage », a lancé Young pour présenter la magnifique ballade country I Am a Child de Buffalo Springfield – trois jours plus tôt, à Détroit, pendant un concert du 4 juillet, Young vilipendait les politiques odieuses du gouvernement Trump.

Les deux chansons originales de Lukas et de Micah Nelson qui ont suivi, deux douceurs acoustiques, ont au moins eu le mérite de nous permettre de nous remettre du choc des quarante premières minutes du spectacle. Au total, Neil Young aura joué presque deux heures, nous gâtant avec une version épique de Down by the River, chantée, puis étirée par une conversation aux guitares entre Lukas et Neil, puis coiffée d’un bruyant solo du patriarche. Rien n’allait être aussi bruyant que la bourrasque électrique en finale de Like a Hurricane juste après. Au dernier service, Angry World puis Hey, Hey, My, My. Ne manquait que le dessert : une somptueuse interprétation de Harvest Moon que le public chantonnait avec lui, puis Roll Another Number (For the Road). Arrivés là, les frissons que nous avions tous n’étaient plus dus au froid. Grandiose.

…et les autres

On ne pouvait mieux trouver que Kurt Vile et ses Violators pour réchauffer la scène en attendant Young : le troubadour rock puise aux mêmes sources musicales ses chansons. Le country, le rock et le blues, avec une touche alternative qui le rapproche occasionnellement d’un Lou Reed. Avec ses Violators – impeccable quatuor rock classique –, stoïques sur scène, mais experts de leurs instruments, Vile a pigé les meilleures dans ses meilleurs albums.

Photo: Francis Vachon Le Devoir Kurt Vile

Enfin, si nous avons fait l’impasse sur la première performance de la soirée sur les Plaines, celle de Lukas Nelson (fils de Willie) et Promise of the Real, c’était pour aller à la découverte du compositeur électronique Apollo Noir à la place d’Youville. Tant mieux pour nous, il était programmé à 19 h 20 ; dommage pour lui, qui aurait mieux profité d’une plage horaire tardive : ses rythmes électroniques rêches et saccadés auraient sans doute emballé les festivaliers de la nuit. De plus, l’avoir logé juste après Rebecca Noelle, ancienne participante de l’émission La voix, et son répertoire de soul, rock et blues (des reprises de Pag et de Janis Joplin, entre autres) a déstabilisé un brin la petite foule rassemblée là…

Le Français répondant devant l’état civil au nom de Rémi Sauzedde a un lourd passé métal et grindcore, mais a fini par trouver sa voie en découvrant les boîtes à rythmes. Actif depuis près de trois ans dans le genre, il a fait paraître un premier album l’an dernier sur l’étiquette Tigersushi, du vétéran producteur français Joakim. Sa performance était redoutablement efficace, et sans aucune concession mélodique. Entre techno et drum bass, misant sur de longues constructions rythmiques barbouillées d’une pluie de sons météoriques qui formaient d’intéressantes harmonies. Un son situé entre ceux du raffiné et visionnaire Jeff Mills de Détroit et le récent album de l’impressionniste techno britannique Jon Hopkins, avec une bonne mesure de drum bass pour varier la proposition. Souhaitons le revoir dans un contexte qui lui sera plus favorable.