Rapkeb Allstarz: le miroir des tendances

Alaclair Ensemble est au nombre des groupes qui ont démontré hors de tout doute l’immense popularité du rapkeb. On les voit ici au spectacle d'ouverture des Francos 2018.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir Alaclair Ensemble est au nombre des groupes qui ont démontré hors de tout doute l’immense popularité du rapkeb. On les voit ici au spectacle d'ouverture des Francos 2018.

Réunissant sur la place des Festivals une brochette d’étoiles de notre scène rap — Koriass, Alaclair Ensemble, Dead Obies, Rymz, FouKi, Lary Kidd, Brown, Joe Rocca, Taktika — accompagnées par la douzaine de musiciens de la fanfare hip-hop URBN SCNC XL, l’événement Rapkeb Allstarz de samedi s’annonce déjà mémorable. En vérité, c’est de toute la programmation rap de ces 30es Francos qu’il faudra nous souvenir : trois des neuf grands événements extérieurs, puis deux des six concerts au MTelus présentaient du rap. En consacrant presque le sixième de ses scènes au hip-hop, les Francos seraient-elles devenues le plus fidèle reflet de la tendance en musique francophone au Québec ?

Assurément, répond Marc-André Anzueto, alias Anzoo, coanimateur de Ghetto érudit, émission phare de la scène rap locale diffusée les samedis soir sur CISM 89,3 FM : « On a une très bonne édition des Francos, sur le plan non seulement quantitatif, mais aussi qualitatif. On dirait qu’ils ont fait un effort pour miser sur la diversité du rap québécois, et pas seulement sur le rap champ gauche ou “Plateau-centré”, comme jadis. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir FouKi en répétition avant le spectacle de samedi

Pour Steve Jolin, patron de l’étiquette 7e Ciel et rappeur (Anodajay), les Francos sont devenues un révélateur des goûts des Québécois. « Les Francos ont été le premier festival à accorder une place au hip-hop. Il y a presque vingt ans, il y en avait déjà du rap aux Francos, alors que les autres festivals ne touchaient pas à ça — c’était honni, le rap, à l’époque. Les Francos ont joué un rôle de précurseur. »

Selon notre recension des concerts en salle et à l’extérieur aux Francos (excluant les fins de soirées au Shag), 9 % de ceux de l’édition 2010 présentaient des artistes hip-hop ; en 2013, cette proportion était d’environ 12 %. Pour cette 30e édition, le poids du rap a grimpé en flèche : entre 18 et 19 % de toute l’affiche. Plus que les statistiques, un détail ne trompe pas : traditionnellement reléguée à la petite scène du stationnement de la rue Clark, la scène « urbaine » loge désormais sur la seconde scène en importance du site, au coin des rues Jeanne-Mance et Sainte-Catherine.

« L’an dernier, se rappelle Jolin, pour les deux concerts du soir au stationnement Clark, c’était plein à craquer, alors que la scène plus rock sur Sainte-Catherine attirait nettement moins de monde. Ce n’était même pas une question de qualité des groupes qui y jouaient, c’est juste que le rap est devenu le style musical dominant », notamment aux États-Unis, où, selon les données de la firme Nielsen, la consommation de hip-hop (24,5 %) a surpassé celle du rock (20,8 %) pour la première fois en 2017. Le Québec, croit Jolin, ne serait pas très loin derrière la parade.

2016, année charnière

« Au départ, notre objectif était d’accompagner le milieu hip-hop en essayant de le faire grandir », explique Laurent Saulnier, directeur de la programmation des Francos. « Pendant des années, nous avons été à peu près les seuls à le faire. Mais depuis trois, quatre ou cinq ans, on sent une vraie effervescence sur la scène, qui déborde du public spécialisé. Aujourd’hui, on a trois shows hip-hop sur la grande scène — c’est la première fois que ça arrive. Il y a du rap partout, au Club Soda, à L’Astral, au MTelus, et j’en suis ravi. »

Selon Marc-André Anuzeto, le tournant fut le concert d’ouverture des Francos de 2016 mettant en vedette Alaclair Ensemble, Loud X Lary X Ajust, Dead Obies et Brown. « Ç’a démontré l’indéniable popularité du rap. Et je pense que c’était dans l’intérêt des Francos de faire cette transition [vers le hip-hop] : une nouvelle génération [de mélomanes] arrive, ça se traduit d’abord dans les statistiques de streaming, puis dans la popularité des concerts de hip-hop, à Montréal autant qu’en province. »

Laurent Saulnier raconte que lorsqu’il a proposé un concert d’ouverture 100 % rap québécois, tout le monde le prenait pour un fou. « Personne n’y croyait. J’ai l’impression que depuis ce spectacle, les gens ont réalisé que le hip-hop n’était plus qu’une musique de niche, mais une musique grand public. Ça a comme cristallisé quelque chose. »

Cristallisé quelque chose aux yeux de qui, au juste ? Certainement pas aux yeux du public, déjà affamé de rap en 2016 et qui en redemande. Aux yeux de l’équipe des Francos ? Des commanditaires ? « De tout le monde — médias compris, réplique Saulnier. En conférence de presse pour dévoiler ça, beaucoup de journalistes trouvaient que c’était un choix audacieux. »

Malgré l’ouverture assez récente de certains généralistes à l’égard de ce genre musical, plusieurs dans l’univers médiatique ne reconnaissent toujours pas le rap comme une force au Québec, déplore Steve Jolin : « J’ai l’impression que les radios commerciales vivent sur une autre planète… ou bien elles ne veulent pas admettre que c’est ça, la musique populaire. Je pense que les dirigeants sont d’une génération qui ne la comprend pas. Ils vivent avec des préjugés — c’est facile d’en avoir lorsque tu ne connais pas ça. » Or, selon lui, les Francos n’avaient pas le choix d’embrasser le rap si elles voulaient assurer la relève devant les scènes : « Autant on a eu besoin des Francos pour installer le rap ici et permettre l’acceptation de cette musique auprès du public, autant aujourd’hui je pense que les Francos ont besoin des rappeurs. »

« Il y a cette idée depuis des années voulant que les jeunes n’écoutent pas de musique en français, dit Laurent Saulnier. Une des missions qu’on s’est données en programmant autant de hip-hop aux Francos, c’est de prouver le contraire. Les jeunes en veulent, de la musique en français, mais ils veulent une musique qui leur ressemble. C’est sûr que ce n’est pas en programmant un gars ou une fille d’un certain âge, disons, avec une guitare acoustique que tu vas les attirer. Le corollaire de ça : est-ce que les grands médias, électroniques ou pas, sont à l’affût de ce que les gens veulent écouter ? »

2 commentaires
  • David Cormier - Abonné 15 juin 2018 09 h 20

    Yo vous êtes full cool au Devoir

    Je ne peux pas croire que vous donniez une vitrine à cette cochonnerie.

  • Raymond Ayas - Abonné 15 juin 2018 11 h 48

    Bientôt le rap comme patrimoine québécois?

    Intéressant de voir les mots "rapkeb" et "Francos" dans la même phrase. En fait, est-ce un mot, "rapkeb"? Ce serait la contraction de "rap" et de "keb", pour faire rap québécois. Pourtant, le rap n'est pas québécois ; ce style musical est propre à la culture américaine, ou afro-américaine. On peut aimer ou non (c'est une question de goûts) mais ça n'a absolument rien de "Franco", et ce n'est pas avec des mots comme "allstarz" ou des séries de lettres majuscules incompréhensibles comme "URBN SCNC XL" qu'on va me convaincre que le rap a quelque chose de français ou de québécois.