Coeur de pirate: elle aussi

«Prendre conscience que, finalement, tu n’es pas que la victime, en fait, que les situations dans lesquelles tu te retrouves, c’est toi qui les recherches, c’est quelque chose… Psychologiquement, c’est intéressant, mais c’est aussi intéressant à traduire en chanson, forcément.»
Photo: Maxyme G. Delisle «Prendre conscience que, finalement, tu n’es pas que la victime, en fait, que les situations dans lesquelles tu te retrouves, c’est toi qui les recherches, c’est quelque chose… Psychologiquement, c’est intéressant, mais c’est aussi intéressant à traduire en chanson, forcément.»

Il y a dix ans maintenant que Coeur de pirate fait carrière, dix ans qu’elle compose des chansons, souvent d’amour, souvent d’amour compliqué. Mais du compliqué qu’on oserait dire… habituel, quoi : une course à l’amour avec des métaphores simples, mais efficaces. Maintenant, c’est différent.

Sur son quatrième disque joliment et justement nommé En cas de tempête, ce jardin sera fermé, Béatrice Martin change de ton et livre avec une impudeur nouvelle des pans sombres et complexes de son passé amoureux.

Les mots sont durs. Il y a des « doigts qui semblent brûler » sa peau, des mouvements qui « détruisent », des silences qui plombent. Elle se montre comme « un être cassé », prise qu’elle était dans des boucles toxiques. Même la pochette est troublante. On voit Béatrice sur le dos, le regard éteint, le cou marqué d’une ecchymose. Un peu plus et on entendrait « c’est fini, rhabille-toi ».

Le coup de poing au ventre de ce disque tout en français est peut-être la pièce Je veux rentrer, sur le viol conjugal. « Et j’ai voulu crier, m’emporter car je souffre quand tu es en moi / mais le doute se forme, m’emprisonne car je suis censée t’aimer », y chante Coeur de pirate.


« Pour la première fois, je me sentais à l’aise de pouvoir dire ce que j’avais besoin de dire », raconte l’auteure-compositrice-interprète. Le déclencheur ? C’est la déferlante qui a suivi le mouvement #MeToo [#MoiAussi] et ses différentes déclinaisons. Visiblement, Béatrice Martin dit, crie, un grand « moi aussi ».

« C’est sûr que ce mouvement a aidé à libérer ma parole. J’ai beaucoup d’admiration pour les femmes qui ont dit tout haut ce que d’autres vivaient tout bas, explique-t-elle. Pour la première fois, je reconnaissais à quel point j’ai appliqué du sexisme intégré dans mes actions. »

Zones grises

Par contre, les réalités qu’elle raconte sur En cas de tempête… ne sont pas noires ou blanches, et pas toujours divisées entre agresseur et agressée. « Prendre conscience que, finalement, tu n’es pas que la victime, en fait, que les situations dans lesquelles tu te retrouves, c’est toi qui les recherches, c’est quelque chose… Psychologiquement, c’est intéressant, mais c’est aussi intéressant à traduire en chanson, forcément. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Cœur de pirate en performance au pied du mont Royal pour le spectacle «Montréal symphonique», l’été dernier.

Ce qui amène Béatrice Martin à souligner l’importance du féminisme, ce qu’elle fait d’ailleurs abondamment sur ses réseaux sociaux — position lui attirant, par ailleurs, les critiques de plusieurs. « C’est important aujourd’hui de reconnaître les zones grises, et qu’est-ce qui est dans ces zones grises, qu’est-ce qui est correct ou pas. »

Le disque part d’elle, donc, mais se transpose à une large échelle. Elle prend l’exemple de sa pièce Carte blanche, où le personnage principal se fait tromper. « Et sa première réaction, c’est d’en vouloir aux autres filles, comprends-tu ? C’est classique. Mais il n’est pas là le problème. Oui, c’est le gars, forcément, mais […] le patriarcat fait en sorte que les femmes sont montées les unes contre les autres. Cette réaction-là, cette espèce de compétition qui ne sert à rien, elle nous a été imposée depuis toujours. »

Un album qui aurait pu ne pas être

Si Béatrice Martin parle avec aplomb d’En cas de tempête, ce jardin sera fermé, la sortie de ce quatrième disque a bien failli ne pas avoir lieu. Après sa dernière tournée, l’artiste était usée, fatiguée, et elle s’est posé des questions.

« J’adore faire des concerts, je trouve ça génial, c’est le seul endroit où je me sens moi-même, il y a une vraie euphorie, explique la pianiste. Mais le besoin d’avoir cette reconnaissance-là, je ne l’avais plus autant. Je me disais que je pourrais écrire pour d’autres, que je pourrais faire de la musique, mais d’une autre façon. »

C’est sûr que ce mouvement a aidé à libérer ma parole. J’ai beaucoup d’admiration pour les femmes qui ont dit tout haut ce que d’autres vivaient tout bas. Pour la première fois, je reconnaissais à quel point j’ai appliqué du sexisme intégré dans mes actions.

C’est étonnamment lors de l’émission musicale française Nouvelle Star, où Béatrice Martin était jurée, qu’elle a repris goût à son métier. Fouettée par le candidat Yadam, un jeune chanteur vénézuélien ayant repris une de ses chansons, Martin a réalisé qu’elle avait encore un rôle à jouer.

« Je ne me suis jamais définie comme une personne qui prenait des positions, qui était engagée, mais quand ça concerne ma condition et mon genre, et ce à quoi j’ai fait face toute ma vie, je pense que j’ai une responsabilité à prendre en tant que figure publique. »

Elle a donc choisi le véhicule qu’elle connaît le mieux pour passer un message, et croit que la musique « est une façon de guérir ben des affaires ». Elle peut aussi attirer l’attention sur des enjeux, croit-elle, citant le récent clip This is America de Childish Gambino ou le Lemonade de Beyoncé.

« On a encore une certaine influence. Je ne sais pas à quel point moi j’ai une grande influence, peut-être que les gens vont s’en foutre. Mais, au moins, je l’aurai fait. »

Trois inspirations

Coeur de pirate a parlé au Devoir de trois productions culturelles inspirantes dont on trouve des traces dans son dernier disque. Survol.

The Handmaid’s Tale « C’est une des séries les plus importantes qu’on a en ce moment. Cette oeuvre-là de Margaret Atwood est importante, mais ils l’ont adaptée de façon tellement actuelle pour la télé que tu ne peux pas passer à côté. Il y a des gens qui disent que ça les dérange de regarder ça, mais il faut être dérangé. »

Pina Bausch « J’aime beaucoup Pina Bausch, je l’ai souvent dit. Mais il y a une utilisation du corps par la danse qui est tellement puissante, c’est tellement dans la vulnérabilité et dans la force en même temps. C’est exactement là où je me retrouve dans cet album. »

Marina Abramovic « J’ai été touchée par ce qu’elle a fait comme installation, c’est intense. [En 1974, pendant Rythmo 0], elle était restée immobile pendant plusieurs heures. Au début, ça se passait bien et plus ça allait, plus ça devenait violent. Ça démontrait ce qui se passe quand on reste soumis. »

Dansant et mélodiquement différent

Malgré ses thématiques, En cas de tempête, ce jardin sera fermé n’est pas un album dense à l’écoute. Les dix titres sont plutôt dansants et lumineux, quoique souvent portés par des tambours lourds que ne renieraient pas Lykke Li ou Milk Bone. L’approche pop est à la fois orchestrale et synthétique. Réalisé par Tristan Salvati, le disque a été fait « pas mal DIY » avec lui et Béatrice Martin, qui dit avoir exploré des approches mélodiques différentes pour cet album. « Je suis tombée plus dans des chansons des années 1970, qu’on pense à Véronique Sanson, ou ce que Michel Berger a fait pour France Gall. Si on prend Somnambule, la première chanson de l’album, on retrouve ça dans les envolées. Il y des mélodies très à l’italienne, aussi, comme Dans les bras de l’autre. »

En cas de tempête, ce jardin sera fermé

Coeur de pirate, Dare To Care Records. En magasin le 1er juin