Yuja Wang: une «Wonderwoman» à la Maison symphonique 

La pianiste Yuja Wang a servi un récital mémorable au public de la Maison symphonique de Montréal.
Photo: Kirk Edwards La pianiste Yuja Wang a servi un récital mémorable au public de la Maison symphonique de Montréal.

Voilà une pianiste qui fait se lever un public montréalais pour acclamer trois Études de György Ligeti! Nous étions en fin de première partie et ce que Yuja Wang venait d’accomplir dans Touches bloquées, Vertige et Désordre était tout simplement phénoménal, tenant quasiment de la prestidigitation puisqu’il lui fallait assumer, par exemple dans Désordre, en molto vivace, une dissociation des mains avec polymétrie et accentuations décalées. Jamais l’auditeur n’avait l’impression d’un exercice ou d’un défi : Yuja Wang avait l’air de s’amuser !

C’est cette décontraction apparente dans les passages les plus retors qui justifient notre titre, acquis à la fois dans Ligeti et dans les rappels parfois très complexes, comme les Variations sur Carmen de Horowitz ou les propres digressions de Yuja Wang sur la Marche turque de Mozart que l’on trouve à tort, sur Internet, attribuées à Volodos et à Fazil Say. Ceux-ci ont certes fait leurs propres adaptations, mais celles-ci sont très différentes.

Le quatrième rappel, la mélodie d’Orphée et Eurydice de Gluck, est un arrangement de Sgambati. Yuja Wang avait entamé cet « après-concert » avec la Mélodie sans paroles en fa dièse mineur op. 67 no 2 de Mendelssohn jouée sans le moindre à-coup, quasiment en apesanteur, un rappel que la pianiste avait voulu apaisant après le tumulte de la troisième des Sonates de guerre de Prokofiev.
 

Lang Lang en jupons ?

Il serait tentant de faire de Yuja Wang une Lang Lang en jupons. Ce serait extrêmement réducteur et très injuste. Car si les moyens de Yuja Wang sont aussi impressionnants, son pur instinct musical est beaucoup plus sûr. La pianiste qui se joue des sortilèges de Ligeti n’est aucunement déplacée dans les élucubrations mystiques de Scriabine et l’obsessionnelle lancinance de ses trilles, et elle amène la 8e Sonate de Prokofiev sur les bons rivages, à travers une attention accrue portée à la résonance.

Yuja Wang a bien compris que les défis de cette sonate sont l’espace-temps beaucoup plus large, la méditation, la plainte, ce, jusqu’au finale, qui renoue avec les accents des deux sonates précédentes. Partout le sens sonore aigu de la pianiste fait merveille.

Neuf pièces de Rachmaninov ouvraient le concert. On a craint un peu la suffocation au début, avec un Prélude op. 23 no 5 piaffant et une Étude-tableau op. 39 no 1 au second thème étouffé par l’impatience. Peut-être est-ce attribuable à la nervosité de la pianiste, une sorte d’envie d’en découdre qui s’est calmée dans un vrai dialogue avec la noirceur du si mineur de l’Étude-tableau op. 39 no 4, génialement suivie du Prélude op. 32 no 10.

Lorsqu’on se souvient du partenariat nul et non avenu, complètement plombé, de cette bombe musicale avec Jean-Claude Casadesus imposé par l’OSM dans le 3e Concerto de Rachmaninov, on se dit que de voir Yuja Wang en récital, aussi libre, a bien des avantages.

Ah oui ! Pour les amateurs de mode : la pianiste portait une robe longue vert pomme scintillante en première partie et une robe courte jaune canari dans la seconde.

Récital Yuja Wang (piano)

Rachmaninov. Préludes op. 23 n° 5 et op. 32 n° 10. Études-tableaux op. 39 n° 1, 4 et 5 et op. 33 n° 3 et 6. Scriabine : Sonate n° 10. Ligeti : Études « Touches bloquées », « Vertige » et « Désordre ». Prokofiev : Sonate n° 8. Maison symphonique de Montréal, mardi 15 mai 2018.