«Carmen» à Québec: le syndrome d’Icare

Scéniquement, entre Carmen (Ketevan Kemoklidze) et Don José (Thiago Arancam), il y a des moments forts.
Photo: Louise Leblanc Scéniquement, entre Carmen (Ketevan Kemoklidze) et Don José (Thiago Arancam), il y a des moments forts.

Audrey Larose-Zicat, Caroline Gélinas, Geoffroy Salvas, Neil Craighead, Éric Thériault et Dion Mazerolle ne gagneront jamais un grand concours international de chant. Mais ils sont les immenses vainqueurs de la production de Carmen de l’Opéra de Québec. Ces chanteurs intelligibles, stylés, parfaitement à leur place, incarnent leurs rôles subalternes de contrebandiers ou de militaires avec pertinence et justesse, montrant ce que devrait être une représentation de Carmen, au Québec, en France et dans le monde.

La production en question, propre à l’Opéra de Québec, est efficace avec une excellente utilisation des vidéos de Lionel Arnould pour créer des décors en perspective (usine des cigarières, plan de coupe de la taverne de Lillas Pastia, rochers du repaire des contrebandiers). Jacqueline Langlais pallie le manque de figurants dans les scènes de foules par une utilisation habile des choeurs, excellents, tout comme les enfants du Ier acte, très bien préparés. Scéniquement, dans l’interaction entre Carmen et Don José, il y a des moments forts (une vraie lune de miel lors du prélude à l’acte III, un quasi-viol dans la scène finale) et des instants plus flottants, où l’un semble s’adresser au dos de l’autre…

Le style français

La question majeure soulevée par cette production de Carmen est néanmoins autre. L’efficacité intrinsèque de cet opéra et sa popularité ne sont pas un blanc-seing pour un laisser-aller stylistique. Carmen est un opéra français, avec un style français, un texte en français. Quand les protagonistes principaux n’ont aucun sens, aucune idée, de ce style et des couleurs, bien des choses s’effondrent.

Au sein du quatuor majeur, on mettra hors de cause Myriam Leblanc. Elle incarne une Micaëla fort juvénile, y compris vocalement, avec une émission très centrée, qu’on attendait tout de même plus ample et ronde, car la voix semblait un peu sèche samedi. La chanteuse se prépare pour Gilda dans Rigoletto à l’Opéra de Montréal. À notre humble avis, elle devrait plutôt choisir des rôles qui lui conviennent, arrondir et élargir sa voix, trouver une troupe en Allemagne pour apprendre son métier en chantant dans des théâtres de 1000 places.

L’Escamillo d’Armando Piña est plutôt fruste, assez syllabique, efficace au premier abord. Au moins, il a l’air de faire des efforts d’articulation pour qu’on le comprenne, contrairement à Thiago Arancam, hélas devenu une caricature. La voix d’or a disparu, l’émission plafonne, la prononciation est d’une nonchalance terrifiante et le style quasi inexistant.

La déception est d’un ordre différent pour Ketevan Kemoklidze. La voix est parfaite pour Carmen, l’aura physique aussi, mais les flottements dans l’intonation font dresser les cheveux sur la tête (1re strophe de la Habanera, air des cartes) et la chanteuse a un problème récurrent de couleurs et de voyelles en général. En cherchant à faire « bohémienne », elle couvre son émission vocale et, dès qu’elle couvre, elle tend à baisser…

Dirigée avec une verve parfois ébouriffante par Giuseppe Grazioli, et privée de maints dialogues, cette production de Carmen, dix ans après le concours Operalia de Québec, mettant en vedette deux lauréats d’Operalia (Arancam et Kemoklidze), démontre le fossé entre les concours et le métier. Operalia, particulièrement, en jugeant des jeunes chanteurs sur un seul air, s’expose à mettre en avant des « feux de paille » incompatibles avec les contingences et exigences réelles du métier.

Operalia et sa forte résonance internationale ouvrent la porte à ce qu’on pourrait appeler le « syndrome d’Icare ». L’idée de phénomène ou de prodige qui s’imposerait sur un air et s’envolerait vers la gloire est fondamentalement incompatible avec l’art lyrique dont le fondement est la construction et le développement à long terme d’une voix et d’un artiste à travers un répertoire. Tentés par l’exploitation rapide de leurs lauriers et de leur gloire, beaucoup vivent sur leurs acquis inaccomplis et se brûlent les ailes et la voix.

Est-ce un hasard si l’on peut citer en exemple symbolique de la déchéance et de l’échec « icaresque » du modèle Operalia son lauréat le plus emblématique, celui qui était promis à devenir « la voix de son maître » : Rolando Villazón ?

Carmen

Opéra de Bizet. Ketevan Kemoklidze (Carmen), Thiago Arancam (Don José), Armando Piña (Escamillo), Myriam Leblanc (Micaëlla), Audrey Larose-Zicat (Frasquita), Caroline Gélinas (Mercedes), Éric Thériault (Remendado), Dion Mazerolle (Dancaïre), Geoffroy Salvas (Morales), Neil Craighead (Zuniga), Choeur de l’Opéra de Québec, Orchestre symphonique de Québec sous la direction de Giuseppe Grazioli. Mise en scène : Jacqueline Langlais. Décors : Annabelle Roy. Costumes : Judith Fortin, Éclairages : Serge Gingras. Grand Théâtre de Québec, samedi 12 mai 2018. Reprises les 15, 17 et 19 mai.