Un livre-disque dont vous êtes l’héroïne

La démarche de Donzelle se résume ainsi: «D’abord, faire danser, explique la musicienne. Ensuite, faire réfléchir.»
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La démarche de Donzelle se résume ainsi: «D’abord, faire danser, explique la musicienne. Ensuite, faire réfléchir.»

Le temps est bon pour un retour de Donzelle, dix ans après la sortie de son brûlot électro-rap féministe Parle parle, jase jase. Ou plutôt : le fruit est mûr. Juteux. Comme la suggestive pêche ornant la pochette de ce disque dansant, frondeur et salace. Ce n’était pourtant pas réfléchi, assure la musicienne. « Je fais les choses parce que j’y crois, parce que j’ai des choses à dire, des choses qui méritaient d’être dites il y a dix ans, vingt ans, trente ans. Si j’avais eu le temps de le lancer il y a deux ans, je l’aurais fait. C’est aujourd’hui que ça sort, et ça tombe sous le sens. Et c’est d’autant plus le fun de revenir dans un contexte où les gens sont peut-être plus ouverts à écouter ce genre de contenu. »

Les statues de Weinstein et Rozon ont été déboulonnées, le mouvement #MeToo continue d’ébranler les colonnes du temple patriarcal, Cardi B trône au sommet des palmarès hip-hop et pop. On est en 2018, et Donzelle reprend exactement là où elle nous avait laissés il y a dix ans sur Presse-Jus, un deuxième album qui prend la forme d’un livre de 68 pages, d’un disque de 10 chansons originales, chacune accompagnée de son vidéoclip, à la manière de Beyoncé, qui incidemment a mis cette même décennie pour passer de diva r b à icône féminine de la culture afro-américaine. La gouaille de Donzelle, son esthétisme, son message, rien n’a changé, c’est seulement le monde l’entourant qui a fini par mieux comprendre ce qu’elle incarnait, par écouter ce qu’elle avait à dire.

Comme dans une bulle

« Dur de dire si le monde a vraiment changé en dix ans », répond Roxanne Arsenault, alias Donzelle, auteure, compositrice, interprète, coordonnatrice générale et artistique du Centre Clark et mère à temps plein. « Des fois, j’ai l’impression de vivre dans une bulle. J’ai longtemps travaillé dans un centre d’art féministe, je travaille dans un centre d’art entouré de gens éveillés [aux questions d’équité]. Or, s’il y a une grosse prise de conscience collective qui est arrivée avec le mouvement #MeToo, au fond, c’est le travail de quarante, cinquante ans de féminisme qui bouillonnait et qui nous y a menés. »

La démarche de Donzelle n’en demeure pas moins nécessaire. Elle se résume ainsi : « D’abord, faire danser, explique la musicienne. Ensuite, faire réfléchir. » Souvent avec des métaphores sexuelles, des mises en scène chocs, des fantasmes à assouvir, de nouveaux thèmes à explorer, comme son rôle de mère, sur la chanson Blame it on the Baby. Tout ça sur des rythmiques électro irrésistibles, empruntant au funk de Rio (avec le coup de main du producteur brésilien Nego Mozambique), au house (Pierre Crube, autrefois de #numéro, est encore dans le coup) et au hip-hop américain, « la musique que j’écoute le plus ces temps-ci, ça s’entend parfois dans mes tournures de phrase ».

Invités en série

Invités-surprises du projet, le duo Random Recipe, avec la rappeuse Fab, qui pour une première fois chante et coproduit une rythmique, épaulée par Philippe Brault. Ah oui ! Il y a aussi Stéphane Lafleur (Avec pas d’casque) et son collègue Christophe Lamarche-Ledoux dans leur projet ambiant feu doux qui tâtent le rap ; Lafleur et le compositeur Tanguy Meunier (LUST) coproduisent la lugubre et rampante Multitask, à laquelle collabore aussi la MC féministe Miss Eaves, basée à Brooklyn. « C’est ça aussi, mon projet : la permission d’essayer des affaires que les amis collaborateurs n’oseraient pas dans leurs propres projets. J’aime cette idée d’offrir l’occasion d’expérimenter. Donzelle, pour moi, c’est le point de départ d’une conversation. »

Sur la forme musicale, oui, mais surtout sur le rapport qu’on entretient — que la scène rap entretient, en particulier — avec l’image de la femme. « Sur mon premier album, tout ce que les gens retenaient, c’était le contenu sexuel — et il y en a encore, du sexe, sur ce nouvel album, mais pour émettre une voix dissidente sur la scène rap, explique Arsenault. Pour rendre la pareille aux hommes. Toujours dans l’affirmation [de la sexualité féminine], jamais dans un rapport de séduction. C’est une prise de position forte — à mon sens, en tout cas. L’idée de défaire les stéréotypes, c’est vraiment important pour moi. »

C’est ça aussi, mon projet : la permission d’essayer des affaires que les amis collaborateurs n’oseraient pas dans leurs propres projets

 

Le stéréotype de la « bitch », par exemple. Oui, le mot fait partie de son vocabulaire. Dans le clip de Blame it on the Baby, sa fille joue un rôle et chante même l’insulte. « Ce n’est pas simple d’élever une fille dans ma position, avec mes convictions féministes, ma vision politique, face au conditionnement social. Je me questionne : comment ces enjeux auront un impact sur la manière dont elle s’épanouira ? Je ne suis pas inquiète, mais je veux pouvoir lui donner tous les outils possibles. Tu sais, bien qu’on parle beaucoup [des enjeux féministes], on assiste quand même à la montée de la droite, l’exploitation sexuelle existe toujours, les codes qui régissent les genres sont encore très, très présents. »

L’album Presse-Jus sera en vente dès vendredi prochain ; Donzelle présentera mardi soir sur la scène du Ministère ses nouvelles chansons, avant de pouvoir annoncer la liste des festivals auxquels elle participera durant la belle saison.

Donzelle, Label étiquette

Presse-Jus