Un disque électro résolument expérimental signé Venetian Snares et Daniel Lanois

Daniel Lanois, à gauche, et Aaron Funk, alias Venetian Snares, se sont rencontrés il y a trois ans.
Photo: Sébastien Leblanc Daniel Lanois, à gauche, et Aaron Funk, alias Venetian Snares, se sont rencontrés il y a trois ans.

Ce disque entrera dans les annales comme l’une des plus surprenantes collaborations de l’histoire de la musique canadienne. Daniel Lanois, auteur rock, guitariste et réalisateur exceptionnel, en studio avec Aaron Funk, alias Venetian Snares, vétéran de la scène électronique expérimentale d’ici. Non, vous ne rêvez pas : ce disque, excellent, existe bel et bien. Il paraîtra vendredi sur l’étiquette britannique Planet Mu, et les deux « music weirdos » poursuivent même leur expérience sonore sur scène. Ils jouaient à Paris hier soir, c’est là que nous les avons rejoints.

« Je suis offensé par ton choix du mot weirdo ! lance Lanois, amusé, à son collègue. « Je nous voyais davantage comme des rats de studio… » Funk réplique du tac au tac : « Il faut être weirdo pour donner des concerts comme ça ! » Lanois : « C’est ce qu’on a en commun : nous sommes des expérimentalistes. Qui utilisent le studio comme un laboratoire. C’est l’histoire de ma vie, c’est celle d’Aaron aussi. »

Des deux, le Québécois Daniel Lanois, chansonnier rock célébré et réalisateur de prestige, notamment auprès de Bob Dylan, Emmylou Harris, Brian Eno et U2, se passe de présentations.

L’histoire d’Aaron Funk nécessite qu’on la résume : éternel héraut de l’underground, il émerge à la fin des années 1990 avec des productions électroniques pointues, minutieuses, cérébrales et brutales sous le nom de Venetian Snares, éditées sur l’étiquette de Mike Paradinas (nom de scène : u-Ziq), ami et collaborateur d’Aphex Twin. « J’ai toujours pensé que je n’étais pas né au bon endroit, confie Funk. En Grande-Bretagne, cette musique était reconnue ; chez moi, à Winnipeg, on disait que ça sonnait comme si j’avais échappé quelque chose dans un escalier… » Ces remarques ne l’ont pas freiné : vingt-cinq albums en vingt ans de métier, dont Winnipeg Is a Frozen Shithole (2005) et le plus récent, She Began to Cry Tears of Blood Which Became Little Brick Houses When They Hit the Ground, paru en janvier dernier.

En concert, on essaie d’aller encore plus loin — il y a un esprit très free jazz, on commence avec des motifs, rythmiques ou mélodiques, et ensuite on les démolit avec des bazookas

 

À l’unisson

Lanois a découvert Venetian Snares il y a trois ans : « Quand j’ai entendu sa musique pour la première fois, j’étais fasciné. Je ne savais pas comment Aaron faisait, mais j’aimais son ingéniosité, la puissance qui s’en dégageait. Ce type a l’âme d’un révolutionnaire, et à mon sens, ça collait à l’air du temps. Moi, j’ai beau avoir l’esprit rebelle, je suis incapable de produire des sons pareils. Peut-être qu’en travaillant avec lui, mon côté rebelle pourrait ressortir ? »

Il est allé le voir en spectacle, au Phoenix de Toronto. Ils ont fini par se rencontrer, parler musique. Des mois plus tard, alors que Funk tournait beaucoup en Europe, il avait choisi de se stationner à Toronto. « C’est moins long que de toujours retourner à Winnipeg… J’avais tout mon matériel de tournée avec moi, j’ai offert à Dan qu’on se retrouve pour jammer. » La sauce a pris dès la première session, de laquelle est d’ailleurs tirée la pièce United P92. « It was fuckin’ great ! » résume Funk.

Lanois, armé d’une guitare et d’une boîte à écho, déploie de soyeuses harmonies à la guitare, alors que Funk désarticule une rythmique aux tambours secs et aux ponctions de basse bondissantes. À la cinquième minute de United P92, le calme relatif se dissipe, les accords de guitare se complexifient, les orchestrations rythmiques déboulent quelques étages. Une musiquede contrastes, harmoniquement riche, souvent belle, fracassée par le travail de Venetian Snares : « En concert, on essaie d’aller encore plus loin — il y a un esprit très free jazz, on commence avec des motifs, rythmiques ou mélodiques, et ensuite on les démolit avec des bazookas », dit Aaron Funk, jamais à court de formules chocs.

Explorations

Daniel Lanois voit dans cette musique une forme d’exutoire, mais aussi l’occasion d’explorer « sur le plan harmonique. Je suis allé dans des directions qui m’apparaissent plus communes dans le monde de la musique classique. J’étais ravi du résultat parce que certaines progressions harmoniques sont complètement inattendues, et ce n’est pas ce que j’aurais fait si j’avais joué dans un cadre plus conventionnel, folk, rock ou country ».

En soi, ces enregistrements conservent la vivacité du contexte spontané, souvent improvisé, dans lequel ils ont été immortalisés ; le concert permettra de constater jusqu’où tout ça peut les mener. Lanois s’échappe : Venetian Snares et lui seront à Montréal « bientôt » — gageons que le festival POP Montréal n’est pas resté insensible à une telle proposition.

La collaboration, finalement, n’est pas si surprenante que ça, insiste Aaron Funk, qui trouve plutôt dans ce disque une communion de deux esprits musicaux semblables. « Nous sommes tous deux des explorateurs du son », note-t-il.

Canadiens, de surcroît. Lanois reviendra d’Europe dans quelques jours pour recevoir la médaille de l’Ordre du Canada, se dit fier de ce projet « 100 % canadien. Même l’ingénieur du son, qui nous accompagne en tournée, est Canadien, et on est ravis de l’avoir avec nous. Pourtant, ce disque est aussi éloigné que cela peut être possible de ce que l’on s’imagine être la musique canadienne — j’ai comme l’impression que nous ne serons pas invités aux Junos l’an prochain », dit Lanois, alors que Funk échappe un rire gras.

« Tu sais, enchaîne Lanois, j’ai fait six ou sept disques avec Brian Eno à Hamilton, en Ontario, et à l’époque, no one gave a fuck. Aujourd’hui, on les considère comme des classiques de la musique ambient. Combien de temps ça a pris pour que le public canadien réalise qu’ils existent, ces disques, et qu’ils ont été fabriqués en Ontario ? Je crois que c’est un peu la responsabilité de tous ceux qui prétendent défendre et appuyer la musique faite ici d’ouvrir son esprit à des disques comme celui-là, et de célébrer l’audace. » Bien dit.