Milk & Bone au Corona: occuper leur propre terrain de jeu

Camille Poliquin et Laurence Lafond-Beaulne
Photo: Guillaume Levasseur Le Devoir Camille Poliquin et Laurence Lafond-Beaulne

Face à nous. Côte à côte. Toutes deux debout derrière des claviers et des machines qui forment une sorte de grande console de pitons et de notes noires et blanches. Elles ne sont pas moins ensemble, mais elles sont devant nous et avec nous. Notable changement. La dernière fois que je les ai vues sur scène, au Métropolis qui n’était pas encore MTelus, Camille Poliquin et Laurence Lafond-Beaulne étaient un peu invisibles. Elles se faisaient face, de part et d’autre de la scène, pour ainsi dire hors de portée. Les effets d’éclairage prenaient non seulement beaucoup de place, mais prenaient leur place. Il y avait leurs voix, leurs harmonies, leur belle pop électro en apesanteur, tout ce qu’on aimait déjà d’elles, mais presque sans elles.

Ce jeudi soir au Corona, la rentrée montréalaise qui suit l’album Deception Bay marque une nette évolution. Milk & Bone n’est plus une création évanescente : c’est Camille et Laurence qui sont au coeur de leur propre spectacle. Là, toutes là, vraiment là. Il y a certes de fascinants effets d’éclairage, mais bien placés : ça se passe derrière elles, et devant la console, de façon à ce qu’on ne perde jamais les deux visages de vue. Ces voix d’anges, ces harmonies célestes, ces musiques si insaisissables viennent de quelque part : d’elles deux.

Le temps du plaisir partagé

C’est l’évidence que tout vient d’elles deux, direz-vous. Encore fallait-il que Laurence et Camille, qui ont beaucoup accompagné d’autres artistes, comprennent que la scène leur appartient. C’est fait. Et le segment de tournée américaine précédant ce baptême montréalais a permis de conférer de l’aisance dans la nouvelle posture plus affirmée. C’est bête comme chou, quand on y pense : la musique est meilleure quand on voit les chanteuses chanter et les musiciennes jouer.

Ça vaut pour les titres encore neufs de Deception Bay (touchantes Sad Eyes, Set In Stone) autant que pour les rapatriées de l’album Little Mourning (New York, Pressure). Les chansons, comme elles, sont en trois dimensions, accomplissent leur destin. Camille et Laurence ont appris à s’amuser, à profiter de ces moments partagés, ne sont plus en train de faire attention à ce qu’elles font : la vraie maîtrise de la scène leur donne le droit de bouger à leur goût, de nous regarder en chantant (plutôt que regarder les claviers, en vase clos).

La valeur de leur proposition musicale était déjà évidente au Métropolis, mais il s’ajoute la vitalité d’une véritable performance. Et voilà le parterre du Corona dansant avec elles, à leur invitation. Et voilà les deux jeunes femmes qui passent devant la console et dansent en chantant. Milk & Bone existe enfin complètement, la musique s’est incarnée, au service de Camille et Laurence, plutôt que le contraire. De là, tout est plus que jamais possible : c’était déjà formidable, c’est désormais formidablement vivant.