ECM: la maison de disques qui enregistre l’ennui

Avishai Cohen en concert à Newport en août dernier
Photo: Eva Hambach Agence France-Presse Avishai Cohen en concert à Newport en août dernier

Régulièrement depuis des lunes indiennes, on essaye. Mais encore ? On fouine dans les bacs de l’étiquette ECM, la maisons de disques allemande fondée à Munich par Manfred Eicher il y a près d’un demi-siècle, avec l’espoir d’être agréablement surpris comme ce fut souvent le cas dans les années 1970 et 1980 à la faveur des productions signées par Old and New Dreams, The Art Ensemble of Chicago, Dewey Redman, Don Cherry et autres canons du jazz et non de la musique d’ambiance comme c’est désormais le cas la plupart du temps.
 

Ces jours-ci, on a donc fait l’acquisition du nouvel album du trompettiste Avishai Cohen intitulé Cross my Palm With Silver et du dernier signé par le contrebassiste Gary Peacock intitulé, lui, Tangents. Le premier constat est strictement financier. Oui, oui, oui… On a déboursé 16 $ pour le Cohen et 26 $ pour le Peacock, sans les taxes et au même magasin. On sait que la baisse tendancielle du taux de profit rythme ces temps-ci les humeurs des camarades Dow et Jones, mais quand même… Est-ce que la politesse élémentaire pourrait être observée à l’égard, et non à l’endroit, du consommateur SVP ? Parce qu’une différence de 10 $ sur un produit qui se vend en dessous des 30 $, c’est un peu fort de café, non ?

 


Le deuxième constat est identique à celui réalisé il y a quelques mois, qui était semblable au précédent qui suivait, lui, le passé antérieur. Bref, on s’ennuie à mourir. Toutes les pièces jouées par les uns et les autres se déclinent à l’aune de la lenteur. Tout est lisse. Pour dire les choses brutalement, dans un cas comme dans l’autre, on a le sentiment d’entendre la traduction musicale de la mélancolie couplée avec une inclination certaine pour la pureté. Le souci de pureté… Grrrr !
 

On tient à souligner qu’ECM se distinguant par un éclatement esthétique assumé — musique contemporaine qui côtoie le classique, le folklore du monde, etc. —, on avait pris soin de faire l’acquisition de productions présentant une architecture instrumentale identifiée au jazz : le quartet dans le cas de Cohen et le trio dans le cas de Peacock. En fait, en ce qui concerne ce dernier, on doit préciser qu’il s’était entouré d’instrumentistes à juste titre réputés dans le jazz : le pianiste Marc Copland et le batteur Joey Baron. Bien.
 

Le problème d’ECM, si on peut dire évidemment les choses ainsi, c’est que son fondateur et producteur de la grande majorité des albums — Eicher fait très, très rarement confiance à des tiers —, n’est toujours pas parvenu à gommer ne serait-ce qu’un peu son culte du conservatoire. Beaucoup trop de ses productions développent des gammes après gammes qui logent à l’enseigne du cours magistral. C’est professoral en diable. Comme si notre homme était à la recherche de la coupure épistémologique… En d’autres termes, ECM est la marque de la confusion. Entre quoi et quoi ? Le jazz et le Collège de France. C’est dit !


 

Ce soir, samedi, au Upstairs, un trio rassemblant de gros calibres est à l’affiche. Le batteur américain Alvin Queen — il a accompagné Horace Silver, Johnny Griffin, Don Pullen et autres —, l’excellent pianiste torontois Wray Downes et le contrebassiste Adrian Vedady ont été invités à noircir les blanches et vice-versa. Premier concert à 19 h, deuxième concert à 21 h 45.

 

Avis aux acteurs concernés : les mensuels américains JazzTimes et Jazz at the Lincoln ont décidé d’allier leurs forces afin d’organiser annuellement un congrès rassemblant des musiciens, évidemment, mais aussi des producteurs, des patrons de maisons de disuqes, des distributeurs et autres agents de l’univers jazz. L’événement se tiendra à New York au Lincoln Center. Pour plus d’informations, on peut fouiner du côté du site : jazzcongress.org


 

Au programme du numéro de septembre de Jazz Magazine : un dossier consacré à la chanteuse Dee Dee Bridgewater, des articles consacrés, eux, au saxophoniste Donny McCaslin, dont tout le monde parle désormais depuis qu’il a participé au dernier album de David Bowie, au pianiste Laurent de Wilde, plus les rubriques habituelles. Quand on pense que l’on nous vend les invendus, donc avec deux mois de retard en moyenne, mettons qu’à raison de 11 $ sans les taxes par numéro, les Français propriétaires et animateurs de cette revue se foutent royalement de nous !

2 commentaires
  • Claude Paradis - Abonné 4 novembre 2017 11 h 49

    Eh bien, moi, j'aime les productions ECM, mais vraiment!

    Au contraire de ce qu'écrit M. Truffault, dont j'aime lire les critiques de jazz depuis des années, je trouve chez ECM une immense variété de musiciens de jazz qui comble mon plaisir. Je dois avouer avoir été légèrement déçu du cd «Cross my Palm With Silver» du trompettiste Avishai Cohen, mais parce que le musicien ne m'offre que 39 minutes de cette musique que tant j'apprécie. Oui, c'est lent, c'est méditatif souvent, mais c'est aussi ce à quoi je m'attendais de ce trompettiste dont le cd précédent, «Into the Silence», m'avait franchement séduit. Quant à lui, le contrebassiste Gary Peacock nous offre à mon avis, avec «Tangents», une superbe prestation en trio, quelque chose qui s'approche d'un testament musical. Peacock vieillit, c'est certain: l'ambiance qu'il distille avec le pianiste Marc Copland et le batteur Joey Baron (ce dernier participe à plusieurs projets sur étiquette ECM) est certes plus langoureuse que ce à quoi Peacock nous a habitué par son travail avec le légendaire Keith Jarrett Trio, mais c'est une ambiance qui se savoure de manière agréable d'écoute en écoute, d'audition en audition. Je trouve même que ce «Tangents» résiste beaucoup mieux au jeu des écoutes répétées que la plupart des projets de Jarrett, dont je me lasse souvent au bout de quelques semaines. Enfin, je suggère à M. Truffault de se tourner, toujours sur ECM, vers le dynamique Vijay Iyer Sextet et l'album «Far From Over» (ECM, 2017) ou vers le plus récent cd du guitariste Wolfgang Muthspiel, «Rising Grace», sur lequel jouent le trompettiste Ambrose Akinmusire, le pianiste Brad Mehldau, le contrebassiste Larry Grenadier et le batteur Brian Blade (ECM, 2016): pour ces deux cd, si le son ECM se reconnaît d'emblée (par l'attention aux détails, aux textures et aux reliefs de chaque pièce), certaines des pièces nous plongent davantage dans l'aventure post-bop. Moi, le projet de Muthspiel m'a émerveillé: à elle seule, la pièce «Father and Sun» vaut l'investissement. En ce qui concerne les

  • Claude Paradis - Abonné 4 novembre 2017 12 h 04

    Les prix...

    Mon commentaire se terminait par une mention sur les prix des cd. En gros, après avoir payé près de 20$ deux de ces quatre cd chez Archambault, j'ai découvert que je pouvais me les procurer à 15$ chez SunRise le disquaire, où j'ai acheté les deux autres...