André Cluytens, chef d’orchestre et alchimiste des sons disparus

Dirigeant alternativement dans ces disques l’Orchestre de la société des concerts du Conservatoire, celui de la radio et celui de l’opéra, André Cluytens (1905-1967) côtoyait la génération des vieux maîtres et leur donne la parole.
Photo: Horst Dirigeant alternativement dans ces disques l’Orchestre de la société des concerts du Conservatoire, celui de la radio et celui de l’opéra, André Cluytens (1905-1967) côtoyait la génération des vieux maîtres et leur donne la parole.

Erato publie l’intégrale des enregistrements du chef André Cluytens. Au-delà de la monographie sonore, ces précieux documents préservent des couleurs orchestrales propres aux orchestres français, disparues, hélas, aujourd’hui.

André Cluytens, né Belge à Anvers en 1905, naturalisé Français en 1939, est mort il y a 50 ans, le 3 juin 1967. « André était un des chefs les plus élégants que j’aie jamais rencontrés, souverain, doté d’une grande autorité et d’un charisme qu’on pourrait presque qualifier d’hypnotique », écrit dans la notice la légendaire soprano Anja Silja à propos de cet homme qui l’« accompagne aujourd’hui encore, au-delà de la mort ».

Wieland Wagner, qui avait fait de Cluytens, en 1955, le premier Français invité à diriger à Bayreuth, le décrivait ainsi : « La sonorité de Cluytens est élégante, claire, nuancée, colorée et pleine de dignité, même dans les apothéoses orchestrales les plus exaltées. […] Chef plein d’intuition et d’une grande clarté de vision, rythmicien par excellence… »

La musique avant la mondialisation

Captés aux trois quarts à Paris entre 1950 et 1965, les enregistrements occupant 65 CD sous la baguette de ce prince de la musique ont ceci de particulier qu’ils sont inimitables et irremplaçables parce que documentant une époque révolue.

Je ne parle pas seulement du plus beau Ravel (et de très loin !) de tous les temps. Je parle surtout d’une culture sonore qui n’a plus cours : celle qui fascinait Wagner et les plus grands interprètes depuis la fin du XIXe siècle ; celle qui attirait à Paris Carl Schuricht, immense chef allemand, lorsqu’il voulait enregistrer Beethoven et Wagner. C’était avant la mondialisation. Et celle du son a frappé avant celle de l’économie.

On peut situer le début de l’homogénéisation au tournant des années 1970. En France, le renoncement a même deux dates symboliques. D’abord 1967, avec la création de l’Orchestre de Paris, « Marcel Landowski et Charles Munch tombèrent d’accord pour recruter des cornistes jouant sans vibrato », écrit Christian Merlin dans son excellent livre Au coeur de l’orchestre paru chez Fayard en 2012. Ensuite 1970, avec le coup de grâce asséné par Herbert von Karajan, nommé successeur de Munch, désignation imbécile et sans lendemain, si typique de la courte vue snobinarde des élites de salon parisiennes. À peine en place, Karajan requit l’abandon du basson français au profit du Fagott, son équivalent allemand.

 


Dans les années 1950 et 1960, la signature sonore française était pourtant, avec la patte sonore russe, la plus distinctive du monde : des cordes transparentes, des bois très clairs et individualisés, des cors vibrants, des trompettes chantantes. Cette image sonore s’opposait nettement au son allemand, qui visait la fusion en un « corps sonore » très charpenté (archétype de cette esthétique : Karajan, justement), au son viennois, plus soyeux, avec un hautbois nasillard, ou au son américain, avec des cuivres très brillants aux attaques tranchantes.

Les hommes derrière les sons

Il y avait derrière cette forêt sonore des facteurs d’instruments et, à des postes clés, des instrumentistes, sur lesquels Christian Merlin, dans l’ouvrage précité, a mis des noms et visages : « Il suffit d’écouter les enregistrements d’il y a plus de 50 ans pour se rendre compte que le hautbois français d’alors avait un son extrêmement clair et typé, d’un charme fou. Hautbois solo de l’Orchestre national de sa création en 1933 au début des années 1970, Jules Goetgheluck en fut l’inimitable fer de lance. »

Cette sonorité de hautbois allait parfaitement de pair avec celle du basson. Là, c’est l’instrument, selon un système français, qui changeait la donne. Le basson français a un son centré, moins ample et plus nasal que le basson allemand aussi appelé Fagott. Aujourd’hui, le Fagott, plus adapté au volume des salles, s’est imposé partout. Seul effet positif, la mondialisation instrumentale permet plus facilement aux musiciens français de se présenter à des auditions dans des orchestres à l’étranger.

Mais le plus beau dans le son des orchestres français des années Cluytens, c’est le cor. Le cor vibré de la grande époque. « Lucien Thévet fut le plus éminent représentant de l’école française de cor. Soliste de l’Opéra de Paris de 1951 à […] 1973 et de la Société des concerts du Conservatoire de 1938 à son remplacement en 1967 », nous dit Christian Merlin, qui raconte que Thévet fut appelé à venir saluer sur la scène de l’Opéra Garnier après la sonnerie de Siegfried ! Le son français tel que j’en rêve la nuit, tel qu’il resplendit pour l’éternité à la plage 3 du CD 33 de ce coffret, a donc un nom : Lucien Thévet. On l’entend aussi dans la Pavane de Ravel (CD 3, plage 10).

Le père de l’école française de trompette, lui, se nommait Eugène Foveau. Ce qui l’intéressait, ce n’était pas de plastronner mais d’imiter la vocalité des grands chanteurs, son modèle étant le ténor Georges Thill. Pilier de l’Opéra de Paris pendant quatre décennies, Foveau forma les trompettistes au Conservatoire de Paris de 1925 à 1957.

Cette « famille » de musiciens et leurs compatriotes représentaient la signature sonore d’un pays. Elle est rassemblée et resplendit, synthétisée comme jamais auparavant, dans ce coffret mené par un chef qui sait comment faire briller les talents et comment en tirer parti. Il suffit d’écouter la manière dont Cluytens attaque Tableaux d’une exposition de Moussorgski dans l’orchestration de Ravel (CD 34) pour comprendre que l’un des enjeux de ses interprétations est justement de jouer de cette singularité.

La savait-il en danger ? Peut-être. Dirigeant alternativement dans ces disques l’Orchestre de la société des concerts du Conservatoire, celui de la radio et celui de l’opéra, il côtoyait cette génération de vieux maîtres et leur donne la parole, suscitant en nous des vagues de nostalgie.

André Cluytens

Intégrale des enregistrements symphoniques et concertants. Réédition avec rematriçages soignés et pochettes originales. Enregistrements 1943-1966 [35 CD mono, 30 CD stéréo]. Solistes instrumentaux (entre autres) : Aldo Ciccolini, Solomon, Samson François, Gabriel Tacchino, Marguerite Long, Emil Gilels, David Oïstrakh, Maurice Duruflé, Dmitri Chostakovitch. Erato 0190295886691

5 commentaires
  • Yvon Massicotte - Abonné 14 octobre 2017 23 h 10

    Allez acheter ce coffret!

    Je viens d'écouter ces Tableaux et j'en ressort tout bouleversé. On a affaire ici à une esthétique complètement différente de celle des orchestres d'aujourd'hui. Ravel y prend une tout autre dimension. Grand merci, Christophe Huss, de nous proposer ces CD.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 15 octobre 2017 19 h 30

    Un autre article remarquable

    J'invite un orchestre français à oser revenir à ce son typiquement français dont parle M. Huss.

  • Monique Lepage - Abonné 16 octobre 2017 11 h 56

    Bravo !

    Bravo, Monsieur Huss, pour ce très bel article, intelligent, instructif et élégant... et pour vos autres chroniques aussi, d'ailleurs !

    Monique Lepage - Abonnée

  • Christophe Huss - Abonné 16 octobre 2017 14 h 46

    Merci !

    Merci à tous, lecteurs que je ne connais pas personnellement, de ces remarques qui relaient pleinement ce que j'ai pu lire sur les réseaux sociaux suite à la parution de cet aricle qui a mis le doigt sur quelque chose d'immédiatement perceptible qui a vraiment frappé l'imaginaire des auditeurs.

    Sachez, tous, que vos témoignages sont source d'encouragement.
    Christophe Huss

    PS. M. Le Blanc. Il y a des tentatives en ce sens ("retrouver le son"), mais la recherche du paradis perdu ne donne pas souvent des résultats probants.
    Voir à ce sujet mon commentaire du disque "Daphnis et Chloé" de François Xavier Roth il y a quelques semaines.

  • Michel Dion - Abonné 16 octobre 2017 16 h 12

    Existe-t-il un beauté universelle?

    L’un des plus illustres sapeurs du son français a sans doute été Karajan. Lors de son passage à la direction de l’Orchestre de Paris, il avait même osé demander aux clarinettistes de l’orchestre de délaisser leur instrument et d’adopter les clarinettes allemandes à l’anche plus épaisse et au système de clétage différent. Une demande farfelue dont le résultat ne pouvait qu’être catastrophique!
    Aujourd’hui, le basson Heckel a définitivement délogé le basson Buffet à perce étroite au sein des orchestres symphoniques. Pourtant, on aimerait bien entendre quelquefois le premier thème du Sacre du printemps joué avec ce son étrange et nasillard (au-delà de l'ambitus à l'époque) que Stravinsky avait souhaité.
    En fait, si le son français favorise les harmoniques caractéristiques de chaque instrument, le son germanique s’appuie sur une fondamentale puissante et fusionnelle. L’écoute comparative du Quintette pour clarinette et cordes de Brahms, entre le piqué d’une clarinette française et le son plus rond et voluptueux de sa consœur allemande, pourrait avantager cette dernière. Par contre, l’audition de la Sonate pour clarinette et piano de Poulenc viendrait brouiller les cartes. Vive la différence!