Le cas Katerine à la Place des Arts

L'auteur-compositeur-interprète Philippe Katerine
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir L'auteur-compositeur-interprète Philippe Katerine

Si Philippe Katerine avait à son répertoire une chanson à propos de Tim Dup, la chanson aurait une mélodie impossible à fredonner, un arrangement tellement dénudé qu’on verrait le jour à travers, et un texte qui irait un peu comme ça : « De Dup personne n’est dupe/Il a beau être beau derrière son piano/Avec Dup, Tim, on a l’intime/De Tim Dup ». Bon d’accord, ce serait mieux trouvé si c’était du vrai Katerine, il y aurait moins de mots parce qu’il en répéterait quelques-uns à de trop nombreuses reprises, et on comprendrait ce qu’il y a à comprendre.

À savoir que ce Tim Dup qui officie en première partie de Katerine ce vendredi soir au théâtre Maisonneuve de la Place des Arts, avec ses airs gentils, son clavier sympa et son habillage électro plus léger que l’air, est un auteur-compositeur-interprète assez torturé, merci. Qui promène son mal de vivre dans ses baskets, et qui, derrière ce masque de normalité passe-partout, cache une série de « naufrages » (c’est son mot) comme autant de balafres. Moïra Gynt est une tragédie, où le type de la chanson se « jette dans la Seine » pour la Moïra Gynt en question.

Insoutenable légèreté de l’être, dites-vous ? En effet : on a l’impression que l’expression l’attendait pour prendre tout son sens. Il s’en défend sans s’en défendre vraiment, témoignant de son « bonheur d’être triste » avant d’offrir une chanson bien nommée : Un peu de mélancolie heureuse. C’est fort beau. C’est quand même fort triste. « Ça met une certaine ambiance », commente-t-il. « Je compte sur Katerine pour vous fendre la gueule… » Tim Dup chante ce samedi, sous le chapiteau à l’angle de Sainte-Catherine et De Bleury. Tout son mini-album, et d’autres chansons. Pas de doublons pour Dup.

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Rire et se demander de qui on rit au juste

« Philippe !!!!» Une salle délirante de bonheur anticipé réclame son prince Philippe. Qui arrive en troubadour médiéval glamour à collants turquoise. « Bonjour, je suis la reine d’Angleterre/Et je vous chie à la raie »… Cette chanson d’entrée en matière (fécale) provient de l’album Philippe Katerine, de 2010, l’album qui nous avait valu l’extatique spectacle du même Philippe Katerine au regretté Spectrum. Il avait avec lui un groupe d’enfer, et on avait dansé comme des bêtes (amenez-en, des lieux communs, c’est pas de l’onguent). Ce vendredi, seule la pianiste Dana Ciocarlie l’accompagne (et chante, à l’unisson ou en harmonie, c’est selon).

Il faut dire que les derniers albums de Katerine sont moins dansants. Il s’agit désormais à peine de chansons, en vérité. Même Louxor j’adore, décharnée, devient une sorte d’air d’opérette pour rigoler. Et tout le monde rigole. Mais de qui rit-on au juste ? Qui rit de qui ? Je me le demande un peu. Ne pas trop réfléchir, me dis-je : abandonnons-nous à l’expérience, à nulle autre pareille (ni même vaguement semblable). Donc nous rions : il y a bel et bien communion dans ce petit théâtre de la déconstruction.

« Hostie, je me sens désarmé face à vous… » avoue-t-il. La drôle de chose, pour peu qu’on cesse de se décrocher les mâchoires deux, trois minutes, c’est que mine de rien, il y a sous la surface de ces chansons tout un filon de sujets tabous et d’émotions brutes. Dans Doudou, tendre comme une comptine, c’est d’« ambiguïté sexuelle » qu’il est question. « Je sais que vous en être friands », commente notre héros. Dans Les objets, ça parle de la mort comme on en parle rarement : « Les objets vivent plus longtemps que les gens/Pas toujours évidemment… » Questions cruciales s’il en est. Qui habitera la maison ? Qui tondra le gazon ? Autrement dit, que reste-t-il de nous une fois passé de vie à trépas ? On est au cœur du sujet, là. Suit une séance — « un bœuf » — pour piano, triangle et flûte à coulisse. Faudrait le son, ici. Un peu d’harmonica ? Suit une autre chanson, intitulée Papa, où la douleur point sous la dérision. « T’aimais pas les chanteurs qui bougent le cul/T’aimais pas les chanteurs qui chantent trop aigu », commence-t-il. Et puis Philippe Katerine ajoute, sans préavis : « J’ai perdu mon papa/Ça va me rendre fou… »

Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir

Bien sûr, tout le monde entonne La banane. Non, il n’est pas tout nu sur la scène comme sur la plage du clip. Mais ce qu’il n’y a pas dans le clip, c’est la valse avec la pianiste, sur l’enregistrement de Laissez-moi danser. Oui, la chanson de Dalida. « De quoi on a l’air, tous, là ? » s’insurge-t-il. « Mais qu’est-ce qu’on attend ? » Oui, des bisous. Ça aussi, sans en avoir l’air, c’est l’essentiel. Et voilà notre héros dans la salle, qui embrasse femmes et hommes « aux commissures des lèvres ». Ovation. Je crois que les gens, tout en se marrant, ont compris qu’il se passe quelque chose de grave ce vendredi. « Comment tu t’appelles ? », chante la pianiste. « Philippe, répond-il, comme Pétain. » Elle répète : « Comment tu t’appelles ? » Et Katerine de répondre : « Philippe, comme Couillard. »