Jean-Pierre Ferland: la voix, le grain et les cris

« Le plus beau service que la vieillesse m’a rendu, c’est d’embellir ma voix », estime Jean-Pierre Ferland.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir « Le plus beau service que la vieillesse m’a rendu, c’est d’embellir ma voix », estime Jean-Pierre Ferland.

« Avant, j’écrivais des belles chansons pour ne pas qu’on juge ma voix et, là, je chante les chansons des autres pour qu’on la trouve belle ! », lance Jean-Pierre Ferland du haut de ses 82 printemps, avant d’éclater de rire. Sa voix distinctive, que les années ont rendue de plus en plus grave et granuleuse, est au coeur de son tout nouveau disque, Chansons jalouses, où l’artiste reprend des chansons qu’il aurait aimé écrire.

Ce nouvel album du vétéran chanteur a été fabriqué avec son acolyte (et gendre) André LeClair, qui a porté de multiples chapeaux, dont ceux de réalisateur et d’arrangeur. Chansons jalouses rassemble des chansons de Félix Leclerc (Bozo), de Jacques Brel (La chanson des vieux amants), de Claude Dubois (Si Dieu existe), de Robert Charlebois (Ordinaire), de Michel Rivard (Tout simplement jaloux) et même d’Éric Lapointe (Mon ange). Pour ne nommer que celles-là.

« Il faut dire que ce sont des chansons qui m’ont fait, raconte Ferland, devant un verre de blanc et un repas. Si je suis un bon auteur-compositeur aujourd’hui, c’est à cause d’eux, grâce à Félix Leclerc, à Gilles Vigneault… Même si avant on était en compétition, une saine compétition ! »


Cette voix

Chansons jalouses offre une musique sans grands flaflas ou effets de mode. Une guitare acoustique et un piano assez présents, un peu d’écho dans le son, quelques montées plus rock, des choeurs et des arrangements de cordes ici et là. Le principal instrument de ce disque est la voix de Ferland. Une voix honnête, la voix d’un homme de son âge, avec du grain, « avec des basses exceptionnelles », note André LeClair.

« Le plus beau service que la vieillesse m’a rendu, c’est d’embellir ma voix, lance Jean-Pierre Ferland. De l’arrondir, de lui donner une vie et une vigueur qui est différente. Quand on est jeune, on chante d’une façon un peu plate, c’est juste le son qu’on cherche. Alors que la vérité, c’est plus difficile à obtenir, et ça prend du temps. »

Photo: Jacques Nadeau Le Devoir

L’auteur du Petit roi se remémore alors le chemin parcouru. La rue Chambord, l’école supérieure Saint-Stanislas, même Radio-Canada, où ses amis annonceurs lui avaient gentiment suggéré de suivre des cours de chant.

« Je ne me suis jamais appelé un chanteur. J’ai jamais voulu. » Mais avec Chansons jalouses, la tendance semble changer. Ferland lance des fleurs à André LeClair. « Il m’a saisi. Il a saisi ma voix, sa force, sa faiblesse. » Avec comme consigne qu’il ne fallait surtout pas imiter le chant des artistes originaux.

Le contexte de l’enregistrement a aussi beaucoup pesé dans la balance. Petit studio, contexte intime, uniquement Ferland au micro et LeClair à la console. Au grand plaisir du chanteur.

« Le moment le plus triste et le plus chiant que j’ai vécu de ma vie en studio, c’était pour Jaune, raconte Ferland. Les batailles qu’il y avait dans ce studio-là, ça n’avait pas de bon sens. Ç’a été dur pour moi, très difficile. Et ça m’a coûté une fortune, il y avait des musiciens américains, et des techniciens qu’on n’avait pas choisis. Alors qu’ici, il n’y avait pas d’intermédiaire, on allait directement au point. Pour la première fois de ma vie, j’ai fermé ma gueule, et j’ai essayé de chanter le mieux possible. Et ç’a pas été difficile. »

Comme un cri

Chantées par Jean-Pierre Ferland, quelques-unes de ces pièces prennent un autre sens, connaissent une autre vie. C’est le cas d’Ordinaire, de Robert Charlebois.

« Quand Charlebois la chante, il veut être ordinaire dans la façon dont il chante. Moi, je veux assumer des phrases difficiles. C’est douloureux, cette chanson-là, c’est un cri, un cri d’au secours d’un artiste. »

Même chose pour Mon ange, d’Éric Lapointe. « Je me suis aperçu qu’il a deux voix, ce gars-là. Une voix de pitbull et une voix de tourterelle triste. Je le trouve sensible, mais on ne le saisit pas, il est abstrait, difficile à comprendre. Mais cette chanson-là est une chanson écorchée. En règle générale, j’aime pas ça chanter ces chansons tristouilles, mais celle-là, c’est pas pareil, c’est comme un cri. J’ai senti de la torture, du chagrin. »

Visiblement, Jean-Pierre Ferland s’est replongé dans les textes de ces reprises. Il pensait bien les connaître, mais en a redécouvert plusieurs. « La poésie a quelque chose d’extraordinaire, c’est qu’elle donne à l’auditeur le choix de faire son histoire, chacun peut faire ses propres déductions. Et moi aussi en les chantant. »


Bozo - Jean-Pierre Ferland

Chansons jalouses

Jean-Pierre Ferland Tandem.mu/Sélect