Chanter et faire du bien

Chantal Archambault et Michel-Olivier Gasse
Photo: Pedro Ruiz Le Devoir Chantal Archambault et Michel-Olivier Gasse

Lâchons le morceau : quelle semaine pourrie venons-nous de traverser ! Personne n’avait prévu qu’il en soit ainsi, bien sûr. Or les programmateurs du Coup de coeur francophone ont eu la main providentielle en logeant hier soir ce concert de Saratoga qui nous a tant rassurés avec ses délicates chansons country-folk chantées avec soin et un brin de désinvolture. Nous en avions tous grand besoin, pour oublier quelques minutes celui qui nous a quittés et celui que nos voisins du sud nous imposent.

Le Lion d’or était bondé, ça faisait beaucoup d’âmes à soigner en cette rentrée montréalaise du duo. « On a ben de la misère avec ça, une rentrée montréalaise », a lâché Michel-Olivier Gasse, simplement surnommé « Gasse » par sa blonde Chantal Archambault, autre moitié du binôme folk Saratoga. « On trouve ça poche comme concept… » Rentrée montréalaise sans en faire de cas, alors, un mois après la sortie du joli Fleur, leur premier album, livré hier soir dans une formule inédite pour laquelle trois instrumentistes additionnels les accompagnaient sur scène.

Car il s’agit bien d’un duo, à prendre au pied de la lettre. C’est la genèse du groupe, Gasse accompagnant Chantal dans ses concerts à elle avec sa contrebasse, et les voix qui se mêlent dans le micro pendant les refrains. Deux voix complémentaires aux harmonies sans fioritures, elle et son franc accent de chanteuse country, lui, juste et plus sobre.

La présence (intermittente, selon les chansons) des trois instrumentistes – clarinettes, saxophones – n’ajoutait franchement pas grand-chose à leurs compositions, mais les enrobait à merveille. Ensemble, ils se suffisent à eux-mêmes : guitare, contrebasse, voix, leur complicité, la magie opère. Les accompagnateurs n’avaient qu’à ne pas jouer les intrus, seulement à rehausser certains passages mélodiques, ou offrir une harmonie d’ambiance aux ballades, ce qu’ils ont réussi à faire avec le tact nécessaire.

Balancées sans pause, Brise-glace, son texte enrichi d’images que n’aurait pas renié Richard Desjardins, et J’attends dehors étaient d’une grâce admirable, bercées par les vents invités. Leurs deux micros accrochés à un seul pied, Chantal et Gasse mariant leurs voix côte à côte comme s’ils nous permettaient d’entrer dans leur intimité musicale. Dans la foule, pas un bruit : qualité d’écoute optimale. Un recueillement de circonstance.

Après ces deux premières chansons, Chantal a semblé chasser une petite larme. « Oh mon Dieu, on pensait qu’il y aurait cinquante personnes ! » s’est-elle exclamée. Souvent, entre les chansons, le duo désamorçait la fragilité de ses chansons en badinant avec son public, nous extirpant quelques rires avant de se remettre à l’ouvrage. Ils aiment ce contact avec le spectateur, c’est patent, c’est aussi risqué pour eux d’en faire trop : commencer à raconter l’histoire d’une chanson (Grands remous) en bifurquant vers leur premier hiver passé à la campagne, puis se lançant dans un discours écologique à propos de la pratique du « zéro déchet », on en vient à avoir hâte qu’ils se remettent à chanter.

Ce qu’ils se sont appliqués à faire avec tendresse et une attachante simplicité. Quand Chantal prend Masque de pluie à bras-le-corps et que son Gasse l’accompagne à l’archet sur sa contrebasse, quand arrive une lueur d’espoir au bout de la complainte purement country Boire à crédit, on se sent du coup tellement plus légers qu’en arrivant au Lion d’or ! Hier soir, la musique de Saratoga s’est laissé boire comme un chocolat chaud au bout de la semaine la plus froide de cet automne.