Chanter au-delà du sauvetage

En 34 ans de Festival en chanson de Petite-Vallée, c’est la chanson québécoise au grand complet, toutes générations alliées, qui aura fait le trajet jusqu’au nord de la péninsule gaspésienne.
Photo: Jean-Charles Labarre En 34 ans de Festival en chanson de Petite-Vallée, c’est la chanson québécoise au grand complet, toutes générations alliées, qui aura fait le trajet jusqu’au nord de la péninsule gaspésienne.

Ce sera plutôt plein, sur la scène du Club Soda, ce samedi soir. Il y aura le village de Petite-Vallée, ce qui occupe un certain espace. Il y aura la mer, qui pourrait déborder dans la salle. Et tous ceux, « chansonneurs » et autres « passeurs », qui auront compris littéralement l’invitation. « À micros ouverts pour Petite-Vallée », telle est la proposition de ce spectacle-bénéfice. Un ralliement aux bras tendus, larges comme les bras d’Alan Côté, le directeur-nounours du festival. Déjà, la liste des premiers accourus — les mentionnés sur l’affiche — impressionne : se mêleront ou se succéderont Les soeurs Boulay, Louis-Jean Cormier, Marie-Pierre Arthur, Vincent Vallières, Philippe Brach, Patrice Michaud et Pascale Picard. D’autres, bien d’autres s’ajouteront, Klô Pelgag notamment. Faudra trouver de la place pour le public.

En 34 ans de Festival en chanson de Petite-Vallée, c’est la chanson québécoise au grand complet, toutes générations alliées, qui aura fait le trajet jusqu’au nord de la péninsule gaspésienne. Et il y a, presque invariablement, des récidives : on ne chante pas qu’une fois au Théâtre de la Vieille Forge, et on ne passe pas qu’une nuit blanche à « chanter plus fort que la mer », pour reprendre le titre du documentaire de 2004 sur le village et son festival (réalisé par mes amis et collaborateurs Éric Ruel et Guylaine Maroist, assumons nos liens).

« Tu plonges à l’essence même de ce qu’est la chanson », disait Richard Séguin dans ce film. Alan Côté parle douze ans plus tard « d’un lieu d’ancrage qui accueille des faiseurs et des amoureux de la chanson ». Et il constate les effets à long terme, s’émerveille de voir « des petits qui sont passés par le camp chanson en bas âge, passés par la formation du festival, et revenus faire leur show en pros par la suite… »

Soutien et avenir

La suite. Tout est là. En 2015, le collègue Philippe Papineau évoquait en ces pages un « naufrage redouté ». Le pire a été évité (voir encadré), renflouage de déficit à l’horizon, mais on souhaite dépasser le mode survie. D’où cette soirée au Club Soda, qui n’est pas la vitrine promotionnelle que le festival présente chaque début d’année. Il s’agit ici de soutien ET d’avenir. L’avenir d’un artisanat chansonnier québécois, dont le « festival en chanson » est devenu une sorte d’épicentre décentré. « Y a de quoi de vivant et de réciproque à Petite-Vallée, explique Philippe Brach. C’est un deux semaines où tu peux profiter d’échanges avec des gens qui font le même métier que toi, mais différemment. C’est le signe que ça se parle encore, comme si on avait un projet en commun. C’est une mise au point, une célébration, un ressourcement et un passage bénéfique dans la carrière d’un artiste. En plus, tout ça se trame dans un décor tout simplement parfait. »

Jamboree d’un métier. Immersion dans le comment-tu-fais-toi, avec l’air salin pour ouvrir les écluses de la création. Patrice Michaud raconte : « Lors de mon premier passage à Petite-Vallée en 2008, j’ai surpris une conversation entre Michel Rivard, parrain de ma cohorte, et Nelson Minville. Michel se plaignait alors d’une chanson qu’il disait impossible à finir. “J’ai bougé la forme, coupé le pont, changé le ton, même le thème ! Incapable !” J’ai compris, moi qui avais le même problème, que je n’étais pas sorti de l’auberge (ni de la Forge !). »

Tous les artistes évoquent ainsi des moments clés, des tournants, des liens qui comptent. Klô Pelgag se revoit, assise comme dans un rêve « à l’une des tables du mythique Café de la Vieille Forge », ce « lieu magique précurseur des rencontres importantes d’une vie ». À Petite-Vallée, disent-ils tous, il y a le lâcher-prise d’un camp de vacances et l’envie irrépressible de jouer et chanter à plusieurs, à toute heure.

Stéphanie Boulay : « L’année après “notre” année, on revenait faire un show retrouvailles. On était logées dans la même maison. On était avec le fameux Dan Gaudreau [légendaire musicien local, pilier du festival, décédé en 2010]. Il savait jouer toutes les tounes de la vie dans toutes les tonalités, ce gars-là. On a chanté jusqu’à quatre heures du matin, on était juste bien. »

C’est pour ça, comprend-on, que le spectacle de ce samedi a lieu : pour l’esprit Petite-Vallée, pour qu’il existe encore et toujours un lieu là-bas, tout là-bas, où la chanson se déploie du temps, hors des impératifs de carrière et pourtant au coeur même de l’aventure. « Le festival a toujours été un trippeux, résume Marie-Pierre Arthur, fille du coin. Il trippe sur les créateurs et sur les tounes. Il rend curieux tous ceux qui s’en approchent. » De près ou de loin. Le Club Soda, à neuf heures de route, ce sera la porte à côté.

Sortir la tête (chantante) hors de l’eau

L’an dernier dans Le Devoir, Alan Côté sonnait l’alerte de la côte jusqu’à la grande ville : déficit accumulé de 275 000 $, « constat terrible » d’une population en peau de chagrin. L’impensable était envisagé : la fin du Festival en chanson de Petite-Vallée. Le diable d’homme, souriant mais plein de dents, ne s’est pas démené en vain depuis. « Le plus difficile est passé. Pendant la dernière année, une subvention ponctuelle du CALQ s’est transformée en soutien récurrent, Musicaction a augmenté son apport et nous avons reçu une aide ponctuelle pour nous permettre de préciser le maillage qui se fera avec [le Festival de la chanson de] Tadoussac dès l’an prochain. » Tous moyens conjugués, « de quoi respirer tout en éliminant le déficit accumulé sur cinq ans. » Sourire large d’Alan. « Le spectacle-bénéfice au Club Soda fait partie de ces initiatives… »

À micros ouverts pour Petite-Vallée

Au Club Soda, ce samedi à 20 h.