Samuele l’emporte enfin

Samuele
Photo: FICG Samuele

Me souviens-je qu’on ait tant insisté là-dessus, comme si c’était le grand motif de fierté, le vrai symbole du succès ? L’animateur Matthieu Girard a eu beau jouer beaucoup avec les mots (et plutôt habilement), c’est un chiffre qui lui est revenu en bouche toute la soirée : 140 000. Oui, en cette 48e finale du doyen des concours de la chanson, on allait remettre quelque 140 000 $ — en bourses ou en services. La part du lion allant au lauréat. À la lauréate, en l’occurrence : à Samuele la palme.

Fin de processus inéluctable : ils ont été tout un tas d’inscrits, et puis 18 demi-finalistes. Ils n’étaient plus que quatre au chic Palace de Granby pour cette finale qui a désormais lieu un vendredi, histoire de laisser la place au gros show vraiment final du Festival international de la chanson de Granby, plus que jamais festival et quand même concours. Drôle de sensation : le rendez-vous semblait moins événementiel, vu qu’il y a « La messe à Dédé Fortin » samedi soir au parc Daniel-Johnson.

Drôle de finale, aussi. Finalistes très typés, on aurait dit que c’était exprès, pour montrer le FIGC dans sa diversité. Il y avait Samuele, celle qui a fait les autres concours, l’aguerrie qui s’essaie encore (non sans raison). Il y avait Étienne Fletcher, le chouette gars un peu étonné de se trouver si loin de Regina et de la Saskatchewan. Il y avait Lydia Képinski, la frondeuse et l’inclassable, déjà auréolée du prix du public, et du prix de la chanson primée pour Apprendre à mentir. Et il y avait Catherine Dagenais, dans toute sa fraîcheur de débutante, celle qui ne se voyait pas là mais qui y était.

Samuele a attaqué d’entrée de jeu, becs et ongles : elle jouait son va-tout, ça s’entendait dans le mordant du discours, ça se voyait dans ce corps tout penché sur la guitare. Sa victoire, à l’arraché, après Ma Première Place des Arts, les Francouvertes et compagnie, n’était pas usurpée. À l’opposé, Étienne Fletcher a mené sa performance au charme, au timbre agréable : Loin d’ici, la dernière de ses trois chansons, séduisait tout naturellement. Lydia Képinski a poussé plus loin son personnage de belle bibitte (tout le monde évoquait sa prestation hors de l’ordinaire en demi-finale : une réputation, déjà) : humour plus que décalé, chansons déconstruites et reconstruites, textes à la narration toisant l’absurde. De loin la proposition artistique la plus originale de la soirée (mais pas la plus gagnante, presque volontairement). Catherine Dagenais, toute sage en comparaison, avait les chansons belles et bien faites, mais sans aspérités.

« 30 succès — 16 voix », logique mathématique

Plus que jamais festival ? Le « 30 succès — 16 voix », gros spectacle collectif de jeudi au parc Daniel-Johnson, était tout ce que le FICG veut être désormais. À savoir : tout à la fois. Dans tous les registres. C’en était vertigineux. À son tour de manège, Caroline Savoie, la lauréate de l’an dernier, a interprété du Noir Désir, et puis du Joe Dassin. Le vent nous portera. Et si tu n’existais pas. Comme si la rime arrimait le propos. La foule a laissé passer le vent, entonné son Joe familier. Choix de la chanteuse, choix du directeur artistique Pierre Fortier ? Ce « 30 succès — 16 voix » se voulait rassembleur et grand public, et ne l’était pas tout le temps. C’est ça qui arrive quand on veut tout, tout, tout.

Oui, la formule est gagnante, mathématiquement imparable, on se dit que ça ne peut pas rater, des chansons connues et d’autres chansons connues entre les chansons connues, et seize interprètes consacrés ou en devenir pour les chanter (dont pas mal d’anciens du concours). Et pourtant si, ça peut passer à côté. Suffit qu’on mêle plus ou moins n’importe quoi sous le trop large chapeau de la chanson francophone, et ça se vit en dent-de-scie. Comme jeudi. Du Dan Bigras (Tue-moi, version par Izabelle la chanteuse acadienne) après du Jacques Dutronc (Les cactus, redonnée à l’identique par Nord le chanteur rouennais) ? Joanie Roussel poussant du Dalida (Paroles, paroles) et Océane Jacques, du Lisa LeBlanc (Aujourd’hui, ma vie c’est d’la marde) ? J’avais l’impression qu’on avait pesé sur le piton de la fonction aléatoire.

Ça avait magnifiquement commencé avec les Soeurs Boulay (et leur relecture tendre de Chats sauvages), et ça allait forcément bien finir avec Isabelle Boulay et Michel Rivard, mais le chemin pour se rendre était décidément trop cahoteux, et j’ai abdiqué à l’arrivée de Boom Desjardins. Boom, vraiment ? Du populaire au racoleur, j’avais mes limites. Qui ne sont pas celles du tentaculaire directeur général et artistique du FICG, constatais-je une fois de plus : c’est son festival, ses grands spectacles collectifs, sa manière « superdécapante » de faire (c’est le nouveau slogan du festival et le nom d’un produit « partenaire officiel »). Plaire à tout prix, quitte à plaire un peu n’importe comment.

Sylvain Cormier était hébergé aux frais du FICG.