Roy Hargrove et le ballet des serveurs

Roy Hargrove
Photo: Annik MH de Carufel Le Devoir Roy Hargrove

Upstairs bondé dans la chaleur, on se colle au comptoir. Scène bondée aussi, avec le quintet de Roy Hargrove qui s’empile aux côtés du Steinway. Le soleil décline derrière les rideaux, Joel le proprio baisse les lumières et demande le silence. One, two, one two three four.

C’était parti pour 75 minutes de jazz, dans le sens de… jazz. Pur dans le ton et l’intention, vibrant dans l’interprétation. Afro-américain. Tempos relevés. Solos enlevants. Blues et bop, avec inflexions témoignant des intérêts musicaux variés du leader de 46 ans (R B, hip-hop, musique cubaine).

Soixante-quinze minutes de réjouissance musicale, avec en prime deux chansons par Hargrove, dont une très belle version de My Personnal Possession (popularisée par Nat King Cole — et dont le texte commence à trahir son époque, disons…). La scène chauffait, en reflet de l’air ambiant.

Visiblement dans une santé un brin chancelante (il est entré et sorti de scène avec difficulté), vêtu d’un veston éclatant sur habit blanc, des verres fumés sur le nez, Hargrove a rappelé ce qui fait de lui l’un des trompettistes les plus importants des 25 dernières années : la richesse de la sonorité, la précision du doigté, l’intelligence du phrasé. Musique puissante assise sur les fondements du genre, groupe très solide, jazz comme dans jazz. Et nul besoin de parler ou d’esquisser un sourire pour le leader : Hargrove est là pour jouer, et c’est bien ainsi.

Comptoir

Ce furent aussi 75 minutes divertissantes pour qui était planté debout au bout du comptoir, seule place possible quand on réserve à la dernière minute pour un spectacle depuis longtemps complet. Car la meilleure façon d’observer de près le ballet des serveurs, c’est d’être précisément dans leurs jambes pour chaque mouvement. Les oreilles pour la scène, les yeux pour le service.

Prendre les menus, déposer les menus, pardon. Remplir les carafes d’eau, pardon. Entrer dans l’ordinateur la commande de la table no 3. Quatre cafés pour la no 5. Deux cocktails pour la 6, pardon. Une bière à couler pour le client au comptoir. Roy Hargrove est au solo, le rythme est bon, tout le menu défile sur la gauche en plats qui sortent des cuisines.

Bouffée de vent qui entre par la fenêtre ouverte.

Entre deux chansons, le saxophoniste quitte la scène pour se glisser au bar et commander un whisky qu’il descend d’un trait avant de remonter prendre son solo. Ceci expliquant peut-être cela, il est en feu. D’autres menus reviennent, pardon, et deux cartes des vins pour une table au fond.

Jazz sur scène, improvisation autour du comptoir, ballet d’évitement, Hargrove groove et tout va bien. Un club de jazz, un mercredi soir d’été à Montréal.

Roy Hargrove se produit ce jeudi au Upstairs à 19h, 21h45 et minuit.