Opportunisme et création

Peter Oundjian, chef de l’Orchestre symphonique de Toronto
Photo: Sian Richards Peter Oundjian, chef de l’Orchestre symphonique de Toronto

L’orchestre canadien qui a touché la cagnotte du loto était hier dans la métropole pour un concert qui titrait sur la 4e Symphonie de Brahms mais attirait surtout l’attention par la programmation de Scheherazade 2, une nouvelle oeuvre de John Adams.

L’Orchestre symphonique de Toronto (TSO) est un animal étrange. Dans une ville infiniment plus riche que Montréal, et davantage innervée d’une culture de mécénat et de commandites, cette institution a réussi la prouesse d’accumuler un déficit estimé à 12 millions de dollars en 2014, gouffre qui se creusait bon an mal an de 1 million par année.

À la mi-2014 la direction a été confiée à Jeff Melanson, un flamboyant jet-setter, qui venait alors d’épouser Eleonor McCain (les frites du même nom).

Aujourd’hui, plus de Melanson à la tête du TSO et plus de mariage non plus, le divorce par invectives médiatisées graveleuses de ce couple glamour étant en passe de devenir un fait divers majeur dans le Rest of Canada.

Cadeau du ciel

Et la musique dans tout ça ? C’est là qu’intervient le « loto Mélanie Joly » puisque le TSO, institution qui part financièrement à vau-l’eau, s’est vu gratifié d’un don forcé des contribuables à hauteur de 7,5 millions de dollars à la mi-mars 2016, pour, lisait-on, promouvoir la création canadienne dans le cadre du 150e anniversaire de la confédération. Le monde musical est sous le choc. Non seulement parce que c’est du jamais vu, mais parce que toutes les institutions (et au premier chef l’Orchestre du CNA d’Ottawa, avec son grand et remarquable projet Life Reflected) se soucient de musique canadienne, et parce que cela se passe dans un pays qui a toujours considéré que les priorités musicales étaient l’OSM en symphonique et la Canadian Opera Company en art lyrique.

C’est peu dire que les projets que le TSO va avancer pour justifier cette hallucinante manne de 7,5 millions seront scrutés à la loupe par toutes les institutions musicales et culturelles au pays, surtout celles qui sont véritablement performantes et celles qui se serrent la ceinture : ce serait un comble que le gouvernement donne des primes à la gabegie et à l’inconséquence…

En tout cas, dimanche, le TSO faisait grassement la promotion de la création étatsunienne avec une oeuvre de 50 minutes de John Adams, Scheherazade 2. Il y a de la logique là-dedans : Adams et le TSO partagent la médaille de l’opportunisme. Adams a très bien compris depuis plus de deux décennies qu’en prenant les thèmes de notre histoire contemporaine il pouvait attirer l’attention.

Après le 11-Septembre (On the Transmigration of Souls), voici la violence faite aux femmes, notamment par « les hommes avec barbe » (3e mouvement) qui devient la thématique d’une oeuvre. Adams est l’un des très rares compositeurs contemporains à pouvoir créer sans contrainte de durée.

Scheherazade 2, 48 minutes, suscite chez moi deux remarques. Un : ce n’est pas parce qu’un scénario est bien tourné qu’une oeuvre est inspirée. Deux : John Adams ne met pas à profit la durée pour en dire davantage. Le compositeur pèche dans Scheherazade 2 par pur verbiage, notamment dans les deux premiers des quatre mouvements. Spécialiste des versions révisées condensées de ses oeuvres après quelques années, Adams serait bien avisé de passer à 35 minutes cette Scheherazade 2, où Leila Josefowicz se démène de manière impressionnante.

De l’ouverture d’Egmont et de la 4e de Brahms je n’ai rien à dire musicalement, à part des félicitations sur le placement des cors à droite et le dosage du triangle dans Brahms.

Il me semblait, en la circonstance, plus important d’informer les lecteurs de la destination de leurs impôts plutôt que de gloser sur un quelconque concept sur la musique romantique allemande de la part de ce chef banal, qui de toute façon ne sera plus à Toronto en 2018.

Le TSO joue la Symphonie n° 4 de Brahms

Beethoven : Egmont, ouverture. Brahms : Symphonie n° 4. Adams : Scheherazade 2, symphonie dramatique pour violon et orchestre. Leila Josefowicz (violon), Orchestre symphonique de Toronto, Peter Oundjian. Maison symphonique de Montréal, dimanche 8 mai 2016.

3 commentaires
  • Pierrette Laverdure - Abonnée 9 mai 2016 09 h 19

    Opportunisme et création

    À lire absolument!

  • Jacques Deschênes - Abonné 9 mai 2016 12 h 11

    Problème de substance

    Mélanie Joly, autre exemple du politicien québécois qui s'effoire devant le ROC.

  • Sylvio Le Blanc - Abonné 9 mai 2016 15 h 53

    Excellent article !

    Dire que Mélanie Joly voulait diriger la mairie de Montréal. Elle me donne la nausée.