Harold Mabern, le chaman du jazz à l’Upstairs

Harold Mabern est un grand pianiste et un grand professeur.
Photo: Jimmy Baikovicius/CC Harold Mabern est un grand pianiste et un grand professeur.

Oui, Omer Avital, le chéri bibi de la contrebasse jazz tendance israélienne, introduira la série jazz confectionnée par l’Upstairs dans le cadre du prochain Festival de jazz. Oui, Christian Scott, le trompettiste pétaradant de La Nouvelle-Orléans, prendra le relais deux jours durant. Oui, Russel Malone, le guitariste du classicisme, sera de la partie. Oui, le guitariste Gilad Hekselman a eu l’intelligence d’inviter Mark Turner, le saxophoniste des nuances comme de l’à-propos. Oui, il est bien, très bien même, que la chanteuse Ranee Lee ait été appelée à signer la cérémonie de clôture, comme ils disent en métalangage sportif. Reste l’important de l’importance, le summum du sommet. Mais encore ? Le pianiste Harold Mabern occupera la scène de ce club le 30 juin.

Bon. Par où commencer ? Tiens, par la vérité dite première : Mabern est un grand. Pianiste ? Pas seulement. Il est grand pianiste et grand professeur. Il est grand activiste et grand architecte du jazz. Il est presque l’artiste total. Chose certaine, il est au jazz d’aujourd’hui ce qu’il était déjà dans les années 60, soit l’égal de Ray Bryant, Sir Roland Hanna ou encore Jacki Byard. Comme ces derniers, il était et demeure un pianiste qui aime la note bleue bien mâtinée par le blues tendance Billie Holiday. Il était et reste un pianiste « bibeaupe » avec une inclination pour la note qui pèse. Qui a de la signification. Qui puisse dans l’histoire. Bref, qui n’appartient pas à la catégorie de l’ornementation. En d’autres termes, le jazz de Mabern n’est pas celui de l’ambiance.

Il est tout cela et, qui plus est, une énigme, pour ne pas dire un problème. Son parcours dans l’univers du jazz a commencé il y a longtemps de cela, à l’aune des faits sonores captivants, séduisants, qu’avait conçus l’immense pianiste Phineas Newborn Jr. Comme ce dernier, Mabern est de Memphis. Comme l’étaient ou le sont ceux avec lesquels il a jonglé les notes de Bird et de Gillespie, soit les saxophonistes Frank Strozier, George Coleman et Charles Lloyd, le trompettiste Booker Little et quelques autres. Il a accompagné Cannonball Adderley et Miles Davis, Jackie McLean et Sarah Vaughan, Hank Mobley et Lee Morgan… Pour faire court, mettons que les artistes liés dans les années 60 avec Blue Note, Prestige, Riverside et Mercury ont tous fait appel à ses talents.

Bien. Où qu’il est, le problème ? Il a pratiquement abandonné la scène pour se consacrer pendant près de 30 ans à l’enseignement à l’Université William Paterson, où il a notamment formé le saxophoniste Eric Alexander. C’est d’ailleurs grâce à l’insistance de ce dernier si Mabern a repris là où il avait laissé il y a des lunes grecques de cela. Depuis une douzaine d’années, il enregistre avec constance des albums de qualité ISO 9 milliards, souvent en compagnie d’Alexander ou alors en trio pour les étiquettes High Note, Small’s ou Smoke.

Pour sa prestation montréalaise il a décidé d’inviter le trompettiste Jeremy Pelt, ayant joué au même endroit avec Alexander il y a un an. On apprécie. On dit chapeau pour avoir pris soin d’éviter la redite. Cela étant et non dit, on vous conseille, si la curiosité vous en dit évidemment, de mettre la main sur son Live At Small’s ou son live à Smoke intitulé Right On Time. C’est du gâteau, genre Paris-Brest. C’est surtout emblématique d’une réalité new-yorkaise : avec Ron Carter ou Buster Williams, avec Al Foster ou Roy Haynes, avec Sonny Rollins ou Ben Riley, Mabern est un maître dans le sens le plus absolument grec du terme. Le 30 juin, à l’Upstairs.

 

Le nouveau Jazz Magazine, celui du mois de mai, pour être exact, vient juste de sortir. Nouvelle formule donc, on le répète, nouveau prix : 12 $. Le dossier du mois est consacré à Keith Jarrett, l’artiste vedette de l’étiquette ECM. Trente pages en tout ! Ils ont fait fort, à JazzMag. Sinon, il y a les rubriques habituelles, plus un blindtest posé au pianiste Marc Cary.

 

À la rubrique « Album libéré du temps », on inscrit cette semaine The Spirits of Our Ancestors, un chef-d’oeuvre signé par l’immense pianiste Randy Weston et publié par l’étiquette Antilles. En compagnie de Dizzy Gillespie, de Pharoah Sanders et d’une formation rythmique comprenant notamment trois percussionnistes, Weston nous convie à un voyage poignant au coeur du jazz. Soit de l’Afrique noire aux rives new-yorkaises de l’Hudson. Bref, nous sommes à des années-lumière des brumes suédoises qui plaisent tant à Manfred Eicher, le patron de… ECM.

 

La vidéo de la semaine : John Coltrane (1926-1967) — Documentaire Arte. C’est comme le disque de Weston, soit poignant. C’est toujours étonnant de constater jusqu’à quel point le grand saxophoniste était obsédé par la musique. Consommé par elle. Passionnant.