Valentina Lisitsa, martyre de la liberté d’expression?

Valentina Lisitsa, portée aux nues sur YouTube en 2011, est redevenue la coqueluche des réseaux sociaux dans la foulée de sa controversée éviction par l’Orchestre symphonique de Toronto.
Photo: Gilber François Valentina Lisitsa, portée aux nues sur YouTube en 2011, est redevenue la coqueluche des réseaux sociaux dans la foulée de sa controversée éviction par l’Orchestre symphonique de Toronto.

La direction de l’Orchestre symphonique de Toronto a provoqué une commotion cette semaine en évinçant la pianiste ukrainienne Valentina Lisitsa du concert qu’elle devait donner en raison de son soutien musclé, affiché sur les réseaux sociaux, aux séparatistes prorusses. Cette décision crée un précédent inquiétant.

On comprend aisément, à voir ce noble concept partir un peu partout en capilotade, que « Je suis Charlie », c’est surtout bon pour les autres. La liberté d’expression trouve vite ses limites quand elle heurte des minorités. L’Orchestre symphonique de Toronto (OST), en virant Lisitsa des concerts pour lesquels elle avait été engagée, mercredi et jeudi, vient d’associer une sanction artistique à un délit d’opinion. L’administration de l’orchestre semble avoir fléchi devant le lobby ukrainien de la Ville reine, qui, en mai 2014, avait, sans succès, essayé d’empêcher le concert de Vladimir Spivakov et des Virtuoses de Moscou.

Ricochet

Non content d’annoncer le remplacement de Lisitsa par le Canadien Stewart Goodyear, l’OST, mené par un nouveau président et chef de la direction, Jeff Melanson, a, 24 heures plus tard, laissé tomber Goodyear et carrément biffé le 2e Concerto de Rachmaninov du programme. Lisitsa sera donc payée pour ne pas jouer. Du coup, Goodyear et le public apparaissent comme les vrais dindons de la farce. Le remplaçant, qui avait déjà répété avec orchestre, s’est plaint sur sa page officielle Facebook d’intimidations de la part des partisans de Lisitsa : « Her attitude, and the mob-like behavior of her devotees, censored Rachmaninoff’s Second Concerto. »

La censure : des précédents

Ces dernières années, plusieurs affaires d’artistes bannis pour leurs opinions ont été médiatisées. À commencer par celle du chanteur Evgueny Nikitin, qui a claqué la porte du Festival de Bayreuth en 2012 après que les médias allemands eurent révélé la croix gammée tatouée sur sa poitrine (« erreur de jeunesse », plaida cet ex-joueur de heavy métal), et celle de la soprano géorgienne Tamar Iveri, virée des opéras de Bruxelles et de Sidney — et à la carrière brisée — pour des propos jugés homophobes.

Le pianiste turc Fazil Say a été réduit au silence dans son pays et condamné à 10 mois de prison avec sursis pour « insulte aux valeurs religieuses d’une partie de la population ». Il y eut aussi, au Met de New York, l’annulation de la diffusion de l’opéra The Death of Klinghoffer de John Adams, une censure obtenue par la « Ligue antidiffamation », prétextant que cet opéra peut représenter « la justification implicite du terrorisme par la juxtaposition de la souffrance palestinienne et juive » (sic).

Plus cocasse mais non moins inquiétante, en octobre 2014, la déprogrammation de Carmen de Bizet de l’Opéra de Perth pour apologie du tabac ! La chose irritait le commanditaire principal de l’institution, un organisme prônant les saines habitudes de vie. Même le premier ministre australien, Tony Abbott, dénonça alors « la folie du politiquement correct ».

Alors que le lynchage de Tamar Iveri par l’Opera Australia a été largement soutenu par nombre de médias, et même par The Guardian de Londres — « Tamar Iveri : bravo to sacking of the gay-bashing diva » —, l’incident de Toronto finit par se retourner contre l’OST. Il ouvre surtout la perspective d’un grand n’importe quoi, puisque l’institution cède aux injonctions d’un groupe de pression sur un sujet, le2e Concerto de Rachmaninov, qui a peu à voir avec la situation à Donetsk.

Quelles normes ?

Les décisions de l’OST et de son équipe soulèvent plusieurs questions cruciales. Qu’est-ce qui détermine le poids d’un groupe de pression ? Si demain émergeait un pianiste tibétain pro-dalaï lama, verrait-il sa carrière éradiquée par des soulèvements de mélomanes chinois offensés ? Si, aujourd’hui, exprimer une défiance envers le présent gouvernement ukrainien et un soutien à Vladimir Poutine suffit pour subir la censure au Canada, quelle sera l’étape suivante ? Suffira-t-il, à un stade ultérieur, d’être Russe pour être sur la sellette à Toronto ? La question concerne même l’OSM qui se produira en janvier 2015 au Roy Thomson Hall avec la pianiste russe Yulianna Avedeeva.

Toronto peut-elle se priver de la venue d’artistes du calibre du chef Valery Gergiev ou du pianiste Denis Matsuev, autant d’artistes étroitement associés à Vladimir Poutine ? Dans cet aréopage-là, Lisitsa est moins qu’un second couteau. Y a-t-il un niveau de génie artistique qui rend tolérable une position politique qui déplaît ? Une vraie responsabilité éthique incombe aux directions artistiques des orchestres. Mais qui l’exerce vraiment ?

Coup de pub 2.0

Selon les informations obtenues par Le Devoir, la question de savoir si les tweets de Lisitsa tenaient de l’opinion ou de l’incitation à la haine avait été posée dès septembre 2014 par la direction de l’OST au gouvernement canadien, information que refuse de confirmer l’orchestre. En délivrant un visa à la pianiste, le gouvernement a tranché. En outrepassant cette décision par la censure, l’OST se place dans une situation intenable. Le Philharmonique de Calgary, pour sa part, maintient son invitation à Lisitsa pour un concert prévu en juin 2015.

Avec un aplomb impressionnant, Valentina Lisitsa, virtuose du Web 2.0 et des médias sociaux, sort victorieuse de l’affrontement. La pianiste avait déjà excellé en la matière en devenant la « YouTube pianist ». Le buzz, monté en épingle en septembre 2011, qui coïncidait avec un changement d’agence artistique, a abouti trois mois plus tard à un contrat de disques avec Decca. Tout le monde se demandait, à l’époque, comment cette quasi-inconnue avait, par génération spontanée, engendré 44 millions de vues, écrabouillant Lang Lang sur YouTube. Assurément, aujourd’hui, les ventes de ses disques n’ont aucune corrélation avec ces sommets.

Lisitsa, qui tweette tellement qu’on se demande d’ailleurs quand elle travaille son piano, savait fort bien le tollé qu’elle engendrerait d’une manière ou d’une autre dans l’une des villes les plus ukrainiennes du monde en brassant de peu subtils parallèles entre les Ukrainiens et les nazisou en usant de termes tels Untermensch (sous-homme).

Opinion ou provocation ? Pour Valentina Lisitsa, c’est un succès sur toute la ligne, résumé dans l’interrogation « tweettesque » « @CBCNews @PnPCBC Who is Valentina Lisitsa and why does the @TorontoSymphony want to sanction her ? ».

Près de quatre ans après 2011, on reparle enfin d’elle. Et en plus, comme d’une martyre sacrifiée sur l’autel de la liberté d’expression !

Il y a des positions. Mais il y a surtout leur ton. Et, finalement, la hauteur de ce dernier est fort peu éloignée du fracas sans âme qui caractérise généralement l’art de cette pianiste.