Le batteur du monde? Ginger Baker.

Ginger Baker cherche à faire l’alchimie de toutes les aventures sonores du siècle dernier.
Photo: Sasa Huzjak Ginger Baker cherche à faire l’alchimie de toutes les aventures sonores du siècle dernier.

Amis lecteurs et lectrices, on vous le dit d’emblée : il faudrait être un tantinet masochiste pour accepter une entrevue avec Ginger Baker, qui est pourtant le batteur des grandeurs. On nous aurait proposé un entretien par l’intermédiaire du téléphone, un entretien donc lointain, si l’on peut dire, qu’on aurait dit niet et non non ! Et ce pour signifier une hantise. Voire une peur.

 

De-que-cé ? Avec lui, il faut se méfier des mots. Ginger Baker, né le 19 août dans le sud de Londres dans une famille d’origine écossaise, Baker le champion cycliste de sa jeunesse, donc destiné au dopage, est l’illustration sur pieds de la maxime oulipienne suivante : « Ce n’est pas la faute des mots si certains d’entre eux sont gros. »

 

Prenons le mot « rock », voire les mots « hard rock ». On croit, à tort d’ailleurs, que le « Zeppelin laid » ou le « Pourpre profond », dit Deep Purple, en sont les précurseurs. Ce n’est pas le cas puisque l’histoire, la plus chiffrée qui soit, nous précise que Cream, avec Baker, Jack Bruce à la basse et Eric Clapton à la guitare, est né avant les susnommés. Et alors ? La crème de la crème avait conjugué la musique avec la puissance, la force, parfois très brute, avant Jimmy Page et ses chérubins, avant Jon Lord et ses gamins.

 

Cela dit, allez dire maintenant que Baker fut le premier batteur hard rock et vous êtes certain de recevoir un coup de poing, genre uppercut, comme disent les jeunes, à travers le téléphone, aussi cellulaire soit-il. Et une fois le coup envoyé, le vieux schnock, qu’on aime beaucoup, martèlera, on le sait fort bien, qu’il n’a jamais été un batteur de rock et toujours été un batteur de jazz.

 

Sa grande affaire, sa grande passion.

 

C’est d’ailleurs pour cela, ce jazz vénéré, qu’aujourd’hui on est très content pour lui. Car aujourd’hui il est à la tête d’un combo à son image, à son parcours. Soit le Ginger Baker Jazz Confusion, avec le saxophoniste Pee Wee Ellis, ex-accompagnateur de James Brown dans les années 60, c’est dire sa grande expérience, Abass Dodoo, percussionniste africain, et le vétéran de la scène jazz britannique Alec Dankworth, que Baker considère comme le meilleur contrebassiste qui soit, ce qui se discute, bien évidemment.

 

On sait que Baker fut le rythme de Cream, de Blind Faith, d’Air Force, de Hawkwind, de Baker Gurvitz Army, de Public Image et d’Atomic Rooster. On sait qu’il a côtoyé, bien avant que le vocable « musique du monde » soit courant, les artistes africains de la trempe de Fela Kuti. On sait qu’il a eu des rendez-vous jazzés avec Charlie Haden et Bill Frisell. Mais voilà, aucune de ces aventures ne fait autant écho qu’à celle essentielle qui précéda Cream. On pense à la Graham Bond Organization, avec Graham à l’orgue, John McLaughlin à la guitare (!), Jack Bruce à la basse et Dick Heckstall-Smith au saxophone. Bref, l’organisation en question était celle des gros canons. À preuve, l’album The Sound of 65 qui nettoya nos neurones avant l’heure.

 

Toujours est-il qu’avec son Jazz Confusion, qu’on pourra entendre le 30 juin à Place des Arts, on a le sentiment qu’il a voulu composer une suite à l’esprit qui prévalut à l’époque de l’Organization. Plus précisément, Baker a voulu et veut encore et toujours placer le jazz au coeur de son entreprise musicale et lui greffer ici et là des palettes sonores d’origines diverses. Comme s’il cherchait à faire l’alchimie de toutes les aventures sonores du siècle dernier. Pour dire les choses autrement, Ginger Baker est le batteur du monde comme il y a des hommes du monde. Ave !