La confrérie de l’endurance

Le légendaire Albert « Tootie » Heath, devant sa batterie
Photo: SIX media marketing Le légendaire Albert « Tootie » Heath, devant sa batterie

Ce soir et demain soir, The Heath Brothers vont occuper la scène de l’Upstairs. Le saxophoniste Jimmy, 87 ans, occupera le flanc gauche, alors que le batteur Albert, 79 ans, dominera le droit. À eux deux, ils ont émaillé au-delà de 500 albums de leurs jeux.

Il y eut les frères Lumière, puis il y eut les frères Wright, les Karamazov, les frères Marx, les Kennedy, les Borgia, il y eut de bons frères et bien des affreux, il y eut même les Frères musulmans, puis il y eut enfin et surtout — roulez tambours, sonnez trompettes — les Heath Brothers !

 

Stoppez les tam-tam, arrêtez les clairons, histoire d’entendre le silence, comme le disait Thelonious Monk le Grand, et qu’ainsi tous les membres de l’auguste assemblée des lecteurs et lectrices sachent que les frères Heath, soit les frères de la bruyère, coloniseront la scène montréalaise de l’Upstairs ce soir et demain soir. Ce n’est pas rien car c’est énormément beaucoup. Comme le constata Fernandel, les bons à rien sont en réalité « des mauvais en tout ».

 

Oui, oui, oui, c’est « hénaurme ». On voudrait délier le fil de coton, celui du Mississippi et non de l’Égypte évidemment, qui suit les dédales de la pyramide du jazz, de la fin de la Deuxième Guerre mondiale à aujourd’hui, qu’il suffirait tout simplement de s’attarder aux parcours de Jimmy, le saxophoniste et compositeur, d’Albert dit Tootie, le batteur, et du regretté Percy, contrebassiste des normes établies par le Modern Jazz Quartet durant plus d’un quart de siècle.

 

Mettons que, ou mieux, rappelons et soulignons, en prenant une bonne respiration car l’inventaire des faits et gestes des Heath loge à l’enseigne du long et du tout bon, soulignons donc qu’au début il y a eu Charlie Parker, puis les engagements auprès de Dizzy Gillespie, les enregistrements auprès de Miles Davis, de Monk, de Dexter Gordon, de Sonny Rollins, de Bud Powell, de Coleman Hawkins, de Jackie McLean, de Fats Navarro, de J. J. Johnson, d’Art Farmer…

 

Mettons que, ou mieux, précisons que les compositions de Jimmy Heath ont été policées par tous les susnommés, comme on disait dans l’ancien temps qui était aussi celui de l’ancien régime, ainsi que par une flopée d’autres bretteurs du jazz. On pense notamment à cet album mettant aux prises Chet Baker et Art Pepper qui est intitulé Picture of Heath. Rien de moins. Et les Adderley, et les Mulgrew Miller, Pepper Adams, Zoot Sims et les… Tous ont puisé dans le répertoire de Jimmy Heath.

 

Bon, on l’a déjà écrit ? Eau quai ! Bien. Albert a décliné les rythmes pour Coltrane, Gordon et consorts. Jimmy a composé pour Miles Davis et tutti quanti, et non tutti frutti. Quoi d’autre ? La politique. Le commentaire politique.

 

Allô, M. Heath, vous avez le moral, la santé ? Bon. Savez-vous quoi ? On a un souvenir très clair de votre passage en 1975 au Soleil levant, dit Rising Sun, en raison notamment du sublime The Watergate Blues. « Ah oui. C’est mon frère Percy qui l’avait composé. Pour être exact, il regardait le départ de Nixon de la Maison-Blanche à la télé, tout en s’exerçant sur son violoncelle, quand il a été inspiré par les images. »

  
Apport vital

 

C’est également à cette époque que vous avez formé The Heath Brothers ? « Oui. Dans les années 79, le Modern Jazz Quartet avait décidé de réduire le nombre de tournées. Milt (NDLR : Milt Jackson était le vibraphoniste) avait envie d’enregistrer plus souvent avec d’autres musiciens. Bref, Percy avait donc plus de temps à consacrer à d’autres aventures. C’est dans ce contexte qu’a été mis sur pied notre groupe avec Stanley Cowell au piano. Albert aussi était plus disponible, car il avait mis un terme à son long séjour en Europe. »

 

Après votre premier album, Marchin’ On, paru sur étiquette Strata-East, vous avez enregistré plusieurs albums sur CBS. Pourquoi n’ont-ils pas été réédités ? « Ils ne sont pas intéressés. La raison en est simple : aujourd’hui, CBS est plus un label pop qu’autre chose. Or, vous le savez, nous ne sommes pas un groupe pop. » C’est probablement pour cela que CBS n’a pas remis en circuit certains enregistrements de votre ami Dexter Gordon ? « Sans aucun doute. »

 

Actuellement, votre groupe comprend donc Albert, David Wong à la contrebasse et Jeb Patton au piano, qui a été votre étudiant à l’Université de New York ? « Oui, j’ai été son professeur. Il est bourré de talent. Cela fait maintenant une quinzaine d’années qu’il est avec nous. Avec Dave, ils sont… Ils ont beaucoup d’énergie. À nos âges avancés, cet apport est vital. »

 

Bon. Leur dernier album, paru sur JLP comme dans Jazz Legacy Productions, s’intitule Endurance. On souligne et on insiste : Endurance est le titre de cette production. Très rarement dans l’histoire du jazz, on a aussi bien baptisé un conte musical. Car les frères Heath, les frères bruyère, ne forment pas le synonyme de l’endurance. Ils en sont la personnification. Tout est dit ou presque. Ave !