Jazz - Keith Jarrett, Sonny Rollins et les autres

Chaque été que Dieu fait, le magazine Down Beat communique les résultats du référendum qu'il organise auprès des critiques. Quatre ou cinq mois plus tard, lorsque les dieux tissent la purée de pois qui noircit tous les horizons, Down Beat récidive en publiant les préférences, évidemment chiffrées, des lecteurs de cette vénérable revue. Laquelle a été fondée en 1934 à Chicago.

Commençons par ce temple dit de la renommée où résonnent ces «trompettes de la renommée, vous êtes bien mal embouchées» si chères à tonton Georges, le Brassens chauffeur du car à Sète. Mais bon, cela est une autre histoire. Et alors? Le pianiste Keith Jarrett vient d'y faire son entrée. L'homme étant très apprécié aux quatre pôles, il n'y a pas de quoi être étonné.

Par contre, le temple en question présente ou plutôt comprend plus d'une bizarrerie. À la lecture du classement, on a été surpris de constater que Benny Golson, Hank Jones et Muddy Waters n'y étaient pas encore. Golson, compositeur de Why Not, auteur d'Along Came Betty et d'autres pièces d'anthologie du «bibope», Hank Jones, premier des pianistes dits classiques, Waters, le blues de Chicago fait homme, c'est tout de même étrange.

Au saxophone ténor, on retrouve Sonny Rollins en haut de l'affiche. Le grand Hawk y est abonné, à cette position. Il devance Chris Potter, Joe Lovano... Loin derrière, et c'est la bizarrerie numéro deux de cet exercice, il y a David Murray. Que ce dernier ait récolté 59 votes en dit long sur le conservatisme ambiant.

L'artiste de l'année?... Sonny Rollins encore. Il ne fait aucun doute que l'homme des ponts de New York mérite ces lauriers. Loin derrière, c'est la bizarrerie numéro trois, on peut lire les noms de Charles Lloyd et d'Ornette Coleman. Qu'ils soient quelques crans en dessous de Chris Potter, l'homme des sons froids, c'est rigolo.

À la trompette, tout un chacun aura deviné que Wynton Marsalis caracole en tête. Devant qui? Dave Douglas. Là, c'est la divine surprise. Que le complice de John Zorn dans Masada, que l'homme qui cultive le questionnement perpétuel talonne Marsalis c'est, on le répète, la divine surprise. Cela souligné, mentionnons que Roy Hargrove, Terence Blanchard et le vieux Clark Terry sont les autres favoris.

En ce qui concerne la production de l'année, l'album qu'avait enregistré le saxophoniste Michael Brecker avant de décéder, soit Pilgrimage, devance le River: The Joni Letters d'Herbie Hancock, le Sky Blue de Maria Schneider, l'élève favorite de Gil Evans, le Nightmoves de Kurt Elling, My Foolish Heart de Keith Jarrett, le splendide Duets Live at Dizzy's Club de Hank Jones et Joe Lovano.

Le groupe de l'année? Le Pat Metheny Trio, puis il y a celui de Keith Jarrett avant les quartets de Wayne Shorter et de Branford Marsalis. Le big-band? Celui que Maria Schneider porte à bout de bras depuis des lunes. En seconde place, il y a la bande dirigée par le contrebassiste Dave Holland avant celle de Count Basie qui perpétue le souvenir de qui l'on sait.

Sur le front du blues, B. B. King conserve pour la énième fois le titre d'artiste de l'année, devant Eric Clapton et Buddy Guy. Nouveauté de l'année? La chanteuse Bettye LaVette, on devrait dire la revenante, a intégré la cohorte des maîtres du genre.

Bon, en vrac: Herbie Hancock est le pianiste de l'année; Steve Turre, le tromboniste; Phil Woods, le saxophoniste alto; James Carter, le baryton; Wayne Shorter, le soprano; Pat Metheny, le guitariste; Christian McBride, le contrebassiste; Joey DeFrancesco, l'organiste; Jack DeJohnette, le batteur; Diana Krall, la chanteuse; et Blue Note, l'étiquette par excellence. Quoi d'autre? Bad Blood in The City: The Piety Street Sessions du guitariste, énorme guitariste, James Blood Ulmer a été consacré disque blues 2008. C'est peut-être bien la nouvelle la plus étonnante de la 73e édition de ce référendum.

En rafales

Le groupe dirigé par le contrebassiste Alain Bédard, également fondateur du label Effendi, occupera la scène du Gesù ce soir (samedi) à compter de 20h. Ce quintet est formé de Jean-Christophe Béney et Frank Lozano aux saxophones, Alexandre Grogg au piano, Michel Lambert à la batterie avec la chanteuse Carole Therrien comme invitée. Prix du billet? 20 $, ou 15 $ si l'on est étudiant.

Cette semaine, le rapport qualité/prix le plus intéressant se trouve chez HMV. En effet, ce magasin propose, non seulement toute une pléiade de disques Blue Note à 10 $, mais également certains Coltrane parus sur Impulse, notamment celui avec Duke Ellington, des productions Riverside, et même certains Verve. Tous, on le répète, à 10 $.

Ce soir également, mais au Upstair's, le saxophoniste torontois Grant Stewart, qui fait l'objet d'un article dans la dernière livraison de Down Beat, sera à la tête de son quartet, qui comprend un autre saxophoniste, soit Andy Scott. Phil Stewart sera à la batterie.

Le dernier numéro de Down Beat propose un entretien avec Keith Jarrett, des articles sur Phil Woods, Ornette Coleman, Evan Parker et d'autres.

La collection «Jazz Icons» que Naxos distribue propose une nouvelle série de DVD, dont notamment ceux de Cannonball Adderley, de Sonny Rollins. On se rappellera qu'au cours des deux dernières années, Jazz Icons a publié des DVD d'une très bonne facture de Chet Baker, de Thelonious Monk, de Dexter Gordon, de Count Basie, de Duke Ellington, d'Art Blakey et d'autres.
1 commentaire
  • Jean-Pascal Vachon - Inscrit 6 décembre 2008 03 h 27

    Référendum de Down Beat

    En effet, le résultat de ce référendum de Down Beat laisse à réfléchir. Cependant, il s'agit du référédum des lecteurs. Je ne crois pas qu'il faille y accorder trop d'importante: beaucoup de lecteurs croient qu'il s'agit de voter pour son musicien favori. Ce qui n'est évidemment pas la même chose que de voter pour le musicien de l'année. Sonny Rollins a beau mériter toutes les récompenses du monde, je ne crois pas qu'il mérite le titre de ténor et d'artiste de l'année. Je me souviens, quand Ella Fitzgerald était retirée mais toujours vívante, qui finissait toujours dans les 5 meilleures "chanteuses de l'année" devant Sheila Jordan par exemple... Même chose avec Oscar Peterson dans la catégorie "pianiste de l'année".
    Tout ceci pour dire que je m'inquiète pas trop.
    Les critiques vont remettre les pendules à l'heure. Et les Potter, Lovano, Douglas et autres vont reprendre la place qu'íls méritent.