Interview avec Agnès Bihl - Enfin, une chanteuse qui a quelque chose à dire!

Québec — Elle pourrait être la découverte du Festival de la chanson de Tadoussac qui s'agite en Haute-Côte-Nord depuis hier. Agnès Bihl en est à son premier voyage au Québec, mais ses souliers ont beaucoup voyagé depuis le jour où elle a commencé à chanter Le Petit Bonheur de Félix pour se remettre d'une peine d'amour...

Le collègue Sylvain Cormier avait dit qu'il ne fallait absolument pas passer à côté. Puis, la directrice du festival, Catherine Marck, nous avait parlé du texte très dur de Merci maman, merci papa, où Agnès Bihl dit en gros que «pour des millions de gosses», la seule façon de manger de la viande, «c'est de se mordre la langue»...

Devant son panini sur la terrasse de l'hôtel Belley, à Québec, la chanteuse est tout aussi directe. Cinq petites minutes qu'on est là. Elle nous dit que son dernier album (le troisième, qui doit sortir à l'automne en France) est plus «extrême», plus «ressenti». On lui demande ce qui s'est passé ces dernières années pour qu'elle soit rendue là. «J'ai été maman, j'ai été plaquée par le père de ma fille, j'ai été très malheureuse aussi. J'ai beaucoup tourné. J'ai grandi, j'ai pris trois ans, tout bêtement!» Sur le premier album, La terre est blonde, sorti en 2001, c'était autre chose: «Un premier album, ça ressemble un petit peu à un grenier de grand-mère. On retrouve des jouets qu'on avait à quatre ans, les premiers maquillages... »

À force d'abus, l'adjectif «intéressant» s'est presque fait bannir de nos pages culturelles. Or c'est peut-être le mot qui décrit le mieux Agnès Bihl. De quelle chanson récente est-elle la plus fière? De ce texte sur l'inceste qu'elle nous chantera probablement cet été. «C'est sans doute la chanson la plus dure que j'aie jamais écrite.» À l'écouter en parler, on comprend qu'elle cherche davantage à toucher la vérité qu'à plaire à tout le monde. Suffit de l'entendre pester contre la droite française...

Ces propos frondeurs sont d'autant plus étonnants que la jeune femme a des allures de petite fille. Les cheveux blonds, l'air un peu malcommode, une voix très douce et un deuxième album — celui qui vient de sortir chez nous — tout rose.

Côté musique, les arrangements ont leur côté «petit après-midi d'été» et sont là avant tout pour servir les textes. Le recours aux instruments les plus divers (accordéon, synthé, contrebasse, banjo, vibraphone, bruits de foule) confère sa petite atmosphère à chacune des pièces.

De Brassens à Fréhel

Après l'avoir laissée galérer, comme ils disent, les Français ont commencé à la prendre très au sérieux. Elle a reçu le prestigieux prix de l'Académie Charles Cros en 2005. Aznavour lui a demandé de faire la première partie de sa prochaine tournée. Mais c'est Anne Sylvestre qui l'a soutenue avant tous les autres. Ses influences? «Je nommerais Brassens en premier, et avant tout, je nommerais Brassens!» C'est assez clair. La chanteuse a d'ailleurs repris La Complainte des filles de joie sur le deuxième album. «Après, il y a aussi Brel, Ferré, Barbara, Anne Sylvestre. Alain Leprest, qui est très méconnu. Il y a aussi Fréhel... » Fréhel? «Oui oui, vous la connaissez», qu'elle dit. Et voilà Agnès qui nous balance trois couplets d'une vieille chanson de boulevard, comme ça, à table.

Retour sur Terre. «Ce sont de vieilles chansons de Paris, pendant les années 1920, 1930. C'est l'avant-Piaf. Fréhel a été détrônée par Mistinguett et, d'ailleurs, elle a été plaquée par Maurice Chevalier pour Mistinguett, et c'est là où elle est tombée vraiment dans la drogue et l'alcool, et elle n'a plus chanté.» (Pour l'entendre — ça vaut la peine —, rendez-vous sur ce site: http://www.chanson.udenap.org

/fiches_bio/frehel/frehel.htm). Devant notre mine intéressée, elle en rajoute. «Elle a vraiment un truc, c'est ce qu'on appelle la chanson réaliste. C'est le Paris de la misère, des mauvais garçons.» Et la voilà qui repart et se remet à chanter. «Où sooooooont tous mes amants? Tous ceux qui m'aimaient taaaaaaaaant? Jadis, quand j'étais beeeeeelle. Adieuuuuuuuu, les infidèèèèèèles.» Quel dommage que ce ne soit pas une entrevue radio!

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- Au Festival de la chanson de Tadoussac ce soir et demain à 20h.