Le «boys’ club» des séries éliminatoires

La journaliste Elizabeth Rancourt est affectée à la couverture du Canadien du Montréal pour TVA Sports et s’est fait confier l’animation des matchs de la LNH cet hiver.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La journaliste Elizabeth Rancourt est affectée à la couverture du Canadien du Montréal pour TVA Sports et s’est fait confier l’animation des matchs de la LNH cet hiver.

Aucune statistique ou erreur sur la glace ne leur échappe, et leur analyse d’un match est aussi pointue que celle de leurs collègues masculins. Les journalistes sportives sont pourtant peu présentes à l’écran pour couvrir les séries du Canadien de Montréal. Si ce milieu s’ouvre progressivement à la gent féminine, du chemin reste à faire. État des lieux.

« C’est étonnant de voir si peu de femmes [couvrir le hockey] en 2021, car ailleurs, au Canada et aux États-Unis, on en voit de plus en plus », dit Nancy Audet, qui a travaillé dans le milieu du journalisme sportif pendant 17 ans, dont une dizaine d’années au réseau TVA Sports, qu’elle a quitté fin 2020. « Au Québec, on a plein de journalistes sportives très bonnes qui pourraient analyser la game aussi bien que les hommes. Je ne comprends pas ce retard ici. »

Depuis le début des séries éliminatoires, les partisans du Canadien retrouvent chaque soir de match un groupe d’analystes exclusivement masculin pour commenter le jeu du Tricolore en direct sur TVA Sports, le diffuseur francophone officiel de la LNH au Canada. Lorsqu’ils zappent sur CBC, RDS ou encore Sportsnet, la gent féminine est déjà plus présente à l’écran, mais on est encore loin de l’égalité des genres.

« C’est vrai qu’il manque de femmes dans le milieu, ça aurait été bien qu’on en voie plus », note la journaliste à TVA Sports Elizabeth Rancourt. Plusieurs partisans lui ont d’ailleurs écrit dans les derniers mois pour lui transmettre leur étonnement de ne pas la voir à l’animation des matchs des séries. Mme Rancourt est affectée à la couverture du Canadien pour le diffuseur et s’est fait confier l’animation des matchs de la LNH cet hiver. « Quand les séries ont commencé, j’ai été tablettée […] C’est sûr que les gens se posent des questions. »

Mais c’est surtout une question d’expérience, avance-t-elle. « L’animateur, ç’a toujours été Louis Jean, et il a sa place, il a l’expérience. » Elle aurait par contre aimé voir sa collègue Mélodie Daoust, par exemple, prendre part à l’analyse des matchs.

Le problème, soutient la journaliste-animatrice à RDS Chantal Machabée, c’est que cela ne fait pas si longtemps que les femmes ont réussi à faire leur place dans le milieu du journalisme sportif, et encore moins dans celui du hockey. « [Comme journaliste], tu ne commences pas en couvrant le hockey, tu commences avec d’autres sports. Donc, ça prend du temps pour développer une expertise et, en ce moment, on se retrouve avec un panel d’expérience qui est surtout masculin. »

Chantal Machabée sait de quoi elle parle. Elle couvre depuis 38 ans le Canadien et assiste présentement à sa 12e finale de la Coupe Stanley. Lorsque contactée par Le Devoir, elle était d’ailleurs à Tampa, en Floride, et attendait que s’amorce le cinquième match opposant le Tricolore au Lightning.

Si elle est la première à espérer voir plus de femmes à ses côtés, elle constate qu’elles sont aussi moins nombreuses que les hommes à vouloir exercer ce métier. « C’est pas facile, c’est un métier exigeant, reconnaît-elle. C’est beaucoup de travail les soirs, les week-ends. J’ai des enfants et ça fait un mois que j’ai quitté la maison. »

Dominé par les hommes

Pour Nancy Audet, le milieu du journalisme sportif est dominé par les hommes, c’est même un milieu « macho », car il y persiste « une vieille mentalité », celle que les femmes ne connaissent rien au sport. La façon dont elles sont traitées les pousse ainsi à abandonner leurs rêves en cours de route. « Les femmes sont cantonnées dans des rôles secondaires et ont le sentiment qu’elles doivent travailler deux fois plus fort pour avoir de la reconnaissance et être prises au sérieux, dit-elle. Elles finissent par baisser les bras. »

De son côté, Elizabeth Rancourt raconte avoir dans ses débuts essuyé des commentaires difficiles de certains de ses pairs. « Quand je suis arrivée au hockey, on m’a vite fait sentir que là, c’était du sérieux. À mon premier scrum [mêlée de presse], un journaliste m’a dit que ma question ne se posait pas. Il m’a fait sentir que j’étais une tarte. Si j’avais été un homme, on ne m’aurait jamais dit ça. »

Aux yeux des partisans, les journalistes sportives n’ont également jamais le droit à l’erreur, contrairement à leurs homologues masculins. « Si on se trompe de nom ou de “stats”, on va se faire remettre ça sous le nez chaque fois. » La journaliste de 38 ans précise aussi faire attention à ses vêtements, pour éviter de subir des commentaires déplacés de téléspectateurs.

Des commentaires sexistes, Chantal Machabée en a aussi reçu des tonnes en début de carrière. « “Retourne à tes chaudrons”, “tu voles la job d’un homme”, “tu veux juste trouver un chum”. On me demandait si je comprenais ce qu’il se passait sur la glace, ce qu’était un hors-jeu. On me mettait au défi en me posant des questions sur le record de tel ou tel joueur. Je savais que c’était un passage obligé. »

Les mentalités évoluent toutefois, affirment les journalistes contactées. Les femmes sont de plus en plus nombreuses à exercer le métier et à obtenir des postes clés. Elles sont aussi davantage respectées par les plus jeunes générations de journalistes, de joueurs ou de partisans masculins.

« Personnellement, j’ai été bien accueillie. On m’a vite prise au sérieux, on m’a conseillée et encouragée à persévérer », témoigne la journaliste à RDS et au 91,9 sports Daphnée Malbœuf, qui a commencé le métier il y a cinq ans. Ce vent de changement, elle le doit, dit-elle, « aux pionnières et aux grandes dames du milieu qui en ont bavé pour paver la voie » aux jeunes générations.

 
Photo: Marie-France Coallier Archives Le Devoir La journaliste à RDS et au 91,9 sports Daphnée Malbœuf

« Tout n’est pas rose pour toutes. Il y a encore des défis, des progrès à faire. Mais je pense qu’il y a aujourd’hui une plus grande ouverture à nous faire une place dans le milieu qu’il y a quelques années, ajoute-t-elle. Au-delà du genre, c’est un milieu contingenté où il est difficile pour les jeunes journalistes en général de gagner en notoriété et de se tailler une place de choix. »

Joint par Le Devoir, TVA Sports a indiqué avoir « amorcé un nouveau virage à l’automne » et dit « compter de plus en plus de femmes dans son équipe, devant et derrière les caméras ». CBC, RDS, et Sportsnet ont également dit accueillir de plus en plus de femmes dans leurs rangs.

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