Des problèmes de diversité à Radio-Canada

Les employés issus des minorités visibles se sentent mis de côté et craignent d’exprimer leurs idées, selon une enquête externe.
Jacques Nadeau Le Devoir Les employés issus des minorités visibles se sentent mis de côté et craignent d’exprimer leurs idées, selon une enquête externe.

Les employés de Radio-Canada issus des minorités visibles se sentent mis de côté et craignent d’exprimer leurs idées. Une étude commandée à une firme externe révèle de graves lacunes en matière de diversité au sein du diffuseur public, alors que ses cadres ne voient pas de problèmes.

L’étude tentait de déterminer quel est « l’ADN des Radio-Canadiens », en se basant notamment sur un sondage mené par la firme RH Sept24, en novembre, auprès de 1383 employés francophones. Elle a plutôt démontré que le racisme systémique existe à Radio-Canada, de l’aveu même du grand patron des services français, Michel Bissonnette.

« Je pense qu’il y a un racisme systémique au pays, je pense qu’il y a un racisme systémique dans la majorité des grandes institutions. […] Est-ce qu’il y a des gens dans l’organisation qui ont plus de difficulté à avoir des promotions, donc plus de difficulté à être embauchés ? Y a-t-il des commentaires et des préjugés [qui sont] inconscients ? La réponse, c’est oui », a-t-il expliqué en entrevue au Devoir.

Selon un sommaire partagé aux employés le mois dernier et dont Le Devoir a obtenu copie, « il semble y avoir beaucoup d’éléments ne respectant pas l’équité dans l’organisation ». Certains employés se sentent stigmatisés ou perçus comme étant toujours biaisés s’ils partagent leur opinion, et craignent même des conséquences lorsqu’ils s’expriment. Ce constat est qualifié de « particulièrement inquiétant ». Contrairement à leurs subalternes, les gestionnaires, eux, « sentent une bonne ouverture aux nouvelles idées ».

De plus, les employés appartenant aux « groupes d’équité », ce qui inclut les minorités visibles, mais aussi les personnes handicapées, celles issues des communautés LGBTQ+ et les Autochtones, sont significativement moins portés à recommander Radio-Canada comme employeur. Ces employés auraient typiquement été victimes ou témoins de « micro-agressions » à propos de leur différence et se sont vu refuser des possibilités d’avancement sans justification. Très peu d’entre eux ont accédé à des postes supérieurs. Un employé sur cinq aurait été victime de comportements non équitables, toutefois principalement en raison de l’âgisme ou du sexisme.

Culture d’entreprise

Trois employés actuels et un ancien employé de R.-C. issus de la diversité qui ont accepté de se confier au Devoir, sans que leur identité soit révélée, ont dressé le portrait d’une culture d’entreprise plutôt rigide, mal adaptée aux différences, mais où tout n’est pas négatif.

Une employée a confirmé avoir été la cible de commentaires laissant entendre que sa couleur de peau rendait partial son jugement pour certains sujets, comme ceux sur la communauté noire de sa province d’emploi. « Dans une réunion, on m’a dit que j’avais un parti pris. Comme si j’étais biaisée ! » Elle aurait aussi été la cible de commentaires désagréables de collègues selon lesquels des promotions lui seraient garanties par la politique de discrimination positive de l’entreprise. Elle note cependant que le problème de diversité est présent dans tous les médias québécois, et pas seulement à Radio-Canada.

« Des fois, quand tu es une minorité culturelle, tu n’as pas le goût d’aller en région éloignée et être le seul Noir », indique un ancien employé, en référence à la pratique de faire débuter les jeunes journalistes loin des grands centres. « Durant mes années en poste, je n’ai jamais eu un patron noir », conclut-il, ajoutant avoir eu globalement une expérience très positive à l’emploi de Radio-Canada.

Un employé actuel de la société d’État qui est en situation de handicap pense pour sa part qu’« il faut souvent tomber sur le bon patron pour avoir une bonne expérience de travail ». Il affirme que ses demandes d’adaptation de son espace de travail durant la pandémie de COVID-19 se sont heurtées tantôt à des refus, tantôt à beaucoup de compréhension, en fonction du gestionnaire. « On m’a déjà dit : on ne va pas changer nos façons de travailler parce que tu es arrivé. »

C’est justement cette culture d’entreprise que promet de changer le vice-président principal des services français, Michel Bissonnette, selon qui le rapport a créé un « choc » à la haute direction. Très surpris d’y apprendre ces conclusions, M. Bissonnette attribue une part du retard de Radio-Canada en matière de diversité dans la différence, en général, de représentation des minorités entre le Québec et le Canada anglais. « Toronto est une ville qui est beaucoup plus multiculturelle que Montréal peut l’être. CBC à Toronto a déjà des groupes d’équités qui sont déjà structurés. […] On avait l’impression que nous, tout allait bien. »

Au moment de l’entretien avec Le Devoir, M. Bissonnette estimait que les conclusions de l’étude ADN des Radio-Canadiens ne s’appliquaient qu’au Québec. Vérification faite, l’étude inclut les services français de toutes les stations du pays, y compris celle de Toronto. Depuis sa publication, Radio-Canada a procédé à la création d’un groupe de travail et d’un nouveau poste de cadre responsable de la diversité et de l’inclusion, en plus d’avoir retenu les services d’une firme spécialisée pour l’aider à s’améliorer.

Le mal-être

Or, la haute direction aurait été mise au courant de ces problèmes d’inclusion depuis plusieurs années, affirme le Syndicat des travailleuses et travailleurs de Radio-Canada, qui regroupe les employés de la société d’État du Québec et de l’Acadie. « Historiquement, il n’y a jamais eu d’efforts de Radio-Canada et du service français pour être réceptif et ouvert. J’ai plus d’histoires d’horreur que d’histoires heureuses de la part de collègues issus de groupes minoritaires », indique son président, Pierre Tousignant. Il impute le mal-être vécu par les groupes de la diversité à un contexte plus large d’un problème de gestion « infantilisante » du diffuseur public, dans lequel « chacun vit son problème ».

Seule note positive pour la société d’État, le rapport L’ADN des Radio-Canadiens rapporte que ses employés sont malgré tout fiers et loyaux à l’entreprise, et considèrent que Radio-Canada a un rôle important à jouer dans la société.

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