Des journalistes s’invitent dans votre boîte courriel

Avec l'infolettre «Nouvelles intimes», Mélodie Nelson se réjouit de pouvoir «donner la parole aux travailleuses du sexe en sortant du débat
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Avec l'infolettre «Nouvelles intimes», Mélodie Nelson se réjouit de pouvoir «donner la parole aux travailleuses du sexe en sortant du débat "pour ou contre"».

Déçus de ne pas avoir le temps et l’espace souhaités pour traiter des sujets qui les passionnent, des journalistes désertent les médias traditionnels pour lancer leur infolettre payante sur la plateforme Substack. Pour l’instant marginal au Québec, ce journalisme en solitaire pourrait-il devenir un modèle d’avenir ? État des lieux.

En septembre dernier, le reporter Christopher Curtis a quitté son poste au Montreal Gazette — qu’il occupait depuis près de dix ans — pour voler de ses propres ailes, sans les contraintes d’une salle de rédaction. « J’avais besoin de retrouver cette audace qui mourait à petit feu à l’intérieur de moi, dit-il. Je voulais avoir la liberté de poursuivre mon rêve en écrivant sur des sujets journalistiques qui me tiennent à cœur [et] ne plus jamais assister à une conférence de presse de ma vie. »

Il s’est ainsi installé à Val-d’Or pour y couvrir, à son rythme, la réalité des communautés autochtones, son sujet de prédilection. Grâce à un partenariat avec Ricochet, ses articles sont publiés gratuitement sur le site Web du média indépendant structuré en OBNL. Ils bénéficient par la bande d’une plus grande visibilité et d’un travail d’édition. Pour financer son projet et pouvoir en vivre, il a lancé en parallèle une infolettre, The Rover, sur Substack.

Fondée en 2017, cette plateforme d’envoi d’infolettres offre aux auteurs — journalistes, chroniqueurs, écrivains, organismes, etc. — un outil clés en main pour pouvoir publier leurs textes et surtout les monnayer grâce à un système d’abonnement payant. Substack se finance en prenant une commission de 10 % sur les revenus des auteurs.

Pour la somme mensuelle de 12,50 $ , Christopher Curtis envoie donc en exclusivité à ses abonnés une chronique hebdomadaire dans laquelle il parle de politique, de sujets de société ou encore de son métier. Le tout agrémenté d’une dose d’humour et d’histoires personnelles, sans oublier quelques liens menant à ses articles publiés sur Ricochet.

Avec plus de 700 abonnés, l’infolettre payante lui garantit un salaire de base et permet de payer ses éditeurs chez Ricochet ainsi que d’encourager de jeunes pigistes du média indépendant. L’objectif, dit-il, est de créer un « modèle hybride durable » pour faire du journalisme différemment des médias classiques.

Avec Substack, il est ainsi devenu le rédacteur en chef de son propre média. C’est une charge de travail considérable, mais qui lui permet de choisir ses sujets, de les traiter à sa façon et de déterminer son rythme de diffusion.

« C’est sûr que je travaille plus qu’au Montreal Gazette, pour moins d’argent », admet-il, évoquant tout le temps investi pour garder un contact étroit avec ses abonnés et aller en chercher de nouveaux. « Mais c’est tellement valorisant de travailler sur des projets qui me passionnent. De prendre mon temps pour visiter des communautés autochtones éloignées, de bâtir des contacts sans que ce monde-là se sente exploité. »

« Projet-passion »

Elles aussi séduites à l’idée de choisir leurs sujets et de gérer leur emploi du temps, Mélodie Nelson et Natalia Wysocka ont lancé en début d’année une infolettre avec Substack, Nouvelles intimes, sur l’industrie et le travail du sexe. « On avait souvent des retours négatifs sur nos sujets jugés trop sensibles [par des médias traditionnels]. […] Là, on peut en parler comme on veut, on peut donner la parole aux travailleuses du sexe en sortant du débat “pour ou contre” », fait valoir l’autrice et travailleuse du sexe Mélodie Nelson, qui a été pigiste à Vice Québec.

Depuis janvier, Nouvelles intimes compte près de 400 abonnés, et certains textes ont été lus plus de 3000 fois. De quoi réjouir les deux femmes qui y passent de nombreuses heures bénévolement. « C’est un projet-passion, le but initial n’est pas de faire de l’argent », indique la journaliste indépendante Natalia Wysocka, qui collabore notamment au Devoir.

Leur contenu est donc gratuit pour permettre à un plus grand nombre de personnes de s’informer sur le sujet. « Notre travail est loin d’être invisible », ajoute Mélodie Nelson, précisant qu’elles ont déjà été contactées à deux reprises pour faire un livre avec leurs écrits sur Substack.

Elles envisagent toutefois de proposer un abonnement payant, qui donnerait accès à du contenu supplémentaire, comme des critiques de films ou des rencontres virtuelles avec les abonnés. Une façon d’avoir des fonds pour rémunérer de futurs collaborateurs.

Pour fonctionner, ça prend quelqu’un de connu ou du contenu de niche qui peut rejoindre beaucoup de monde. […] Et même là, est-ce rentable ? Est-ce qu’une personne va vouloir faire ça pendant dix ans ou elle va se tanner ?

 

Saine concurrence

Au Québec, rares sont ceux qui connaissent ce modèle et ont décidé de l’essayer. Substack est plus populaire aux États-Unis, où de grands noms du journalisme ont quitté leur salle de rédaction dans la dernière année pour se lancer en solo.

Substack a d’ailleurs encouragé le mouvement en offrant des avances salariales alléchantes à certains journalistes ou chroniqueurs vedettes. La compagnie a aussi annoncé récemment vouloir investir un million de dollars sur un an pour encourager le travail de journalistes locaux. Un geste imité par Facebook, qui compte offrir cinq millions à des journalistes locaux pour créer du contenu sur sa future plateforme d’infolettres, qui sera intégrée aux pages Facebook.

Aux yeux de Patrick White, la popularité grandissante de ce modèle ne doit pas être perçue comme une menace par les médias traditionnels, mais plutôt comme un moyen de répondre en partie à la crise des médias. « C’est une concurrence saine, une nouvelle source d’information. Ça va permettre des revenus d’appoint à certains et un salaire très intéressant aux journalistes les plus connus et suivis », estime celui qui possède sa propre infolettre Substack sur les médias du Québec.

De son côté, la directrice du Centre d’études sur les médias de l’Université Laval, Colette Brin, pense qu’il est trop tôt pour considérer ce modèle comme pérenne et généralisable. « Pour fonctionner, ça prend quelqu’un de connu ou du contenu de niche qui peut rejoindre beaucoup de monde. […] Et même là, est-ce rentable ? Est-ce qu’une personne va vouloir faire ça pendant dix ans ou elle va se tanner ? » s’interroge-t-elle.

Mme Brin juge néanmoins « intéressant de voir que des gens sont prêts à payer pour du contenu journalistique avec tout ce qu’on trouve gratuitement sur Internet. C’est encourageant pour les médias qui ont misé sur un modèle d’abonnements payants ».

 

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