Le deuil temporaire des journalistes de voyage

Depuis son retour du Japon il y a 15 mois, Anne Pélouas n’a pas mis une seule fois le pied en dehors des frontières canadiennes.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Depuis son retour du Japon il y a 15 mois, Anne Pélouas n’a pas mis une seule fois le pied en dehors des frontières canadiennes.

Avions cloués au sol, frontières fermées, déplacements déconseillés : la pandémie de COVID-19 a bouleversé le travail des journalistes de voyage. Habitués à parcourir le monde pour raconter ses plus belles richesses, ils ont dû réduire leur terrain de jeu à la superficie du Québec et tirer un trait sur plusieurs publications en cours de route.

Depuis son retour du Japon il y a 15 mois, Anne Pélouas n’a pas mis une seule fois le pied en dehors des frontières canadiennes. Un comble pour cette journaliste indépendante qui a fait du voyage sa spécialisation depuis une quinzaine d’années.

Quand la pandémie a frappé le Québec en mars 2020, elle s’apprêtait à partir en France, pour une longue randonnée dans le Vaucluse. Elle devait ensuite se rendre en Crète pour d’autres reportages. « J’ai espéré jusqu’à la dernière minute, même si, au fond de moi, je savais que ça n’avait pas de bon sens de partir. » Elle a finalement tout annulé au moment où le Québec était mis sur pause.

La fermeture prolongée des frontières et les règles sanitaires l’ont ensuite découragée de réaliser toute escapade. La journaliste estime avoir ainsi perdu plus de la moitié de ses contrats de pige dans la dernière année. « J’ai continué ma chronique sur le site Avenues.ca, quelques piges pour le magazine Géo plein air et ma chronique bénévole à CIBL. Comme beaucoup, j’ai dû demander la PCU », souligne-t-elle.

« J’ai bien pensé multiplier les piges sur le Québec, mais tout le monde a eu cette idée. La concurrence est forte entre les pigistes, mais aussi avec les équipes permanentes des journaux et magazines qui peuvent parfaitement couvrir à eux seuls ces sujets », ajoute la journaliste. Pour continuer de payer ses factures, Anne Pélouas a également multiplié les collaborations avec les Guides de voyage Ulysse, surtout pour de « beaux livres », ces ouvrages d’inspiration qui font rêver au prochain départ. Une manière pour elle de pouvoir aussi s’évader en se replongeant dans ses souvenirs de voyages.

La journaliste a plus que hâte de repartir. « Tous les trois mois, j’envisage une destination et je pense à des sujets d’article avec l’espoir que les choses bougeront entre-temps. Je finis toujours par reporter ou annuler. Mais ça me fait du bien de continuer d’en rêver. Le voyage me manque beaucoup. »

Un sentiment partagé par le journaliste Gary Lawrence. « Ce qui définit ma vie depuis 25 ans, c’est le voyage, lance-t-il. J’ai toujours des projets en tête, je prévois deux à trois ans d’avance où je vais aller, ce que je vais y faire, à qui je vais vendre mes sujets. C’est ce qui me permet de tenir psychologiquement : toujours avoir une prochaine destination. Là, c’est le vide, l’inconnu, le flou total. »

Il a lui aussi dû tirer un trait sur une panoplie de reportages à l’étranger en raison de la pandémie. Parmi eux, un trek en Ouzbékistan, une semaine de ski dans les Alpes françaises et un séjour aux îles Féroé. Coincé au Québec, il a jeté son dévolu sur différentes régions de la province. « Ça m’a au moins permis de redécouvrir le Québec, c’est l’avantage », dit-il, précisant qu’il va publier prochainement un recueil de récits de ces voyages.

 
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le journaliste Gary Lawrence a dû faire une longue pause sur leurs projets de reportages à l’étranger à cause de la pandémie.

Engouement pour le plein air

Gary Lawrence se dit d’ailleurs « chanceux et privilégié » d’avoir pu tirer profit de cet engouement sans commune mesure pour le plein air et le tourisme local. Le magazine québécois de plein air Espaces, pour lequel il écrit et dont il est le rédacteur en chef, a connu une hausse de fréquentation de 36 % sur son site Web entre 2019 et 2020. « Ça fonctionne à fond. On a dû engager quelqu’un à temps plein pour s’occuper du contenu en ligne et des réseaux sociaux », indique-t-il.

Un rapide coup de sonde du Devoir auprès de différentes revues spécialisées dans les activités de plein air montre que la tendance est généralisée. La revue Vélo Mag a enregistré une augmentation de 10 % de ses abonnements dans la dernière année, tandis que son site Web a vu une hausse de 110 % de son nombre d’utilisateurs. Du côté de Rando Québec, le nombre de visiteurs en ligne a doublé, et la revue papier a connu des records de vente.

Les quotidiens québécois, eux, ont davantage dû s’adapter quand la pandémie a frappé. Tous ont bien sûr misé sur les destinations et escapades locales. Au Journal de Montréal et au Journal de Québec, on continue toutefois de couvrir les voyages internationaux « sous forme de reportages photo pour inspirer et faire rêver les lecteurs », précise-t-on.

Un choix éditorial que Le Devoir ou La Presse ne partagent pas. « On veut proposer des destinations où les gens peuvent aller. Et pour le moment, il y a trop de restrictions sanitaires et c’est trop hasardeux pour proposer des voyages à l’extérieur du Canada. […] », note Isabelle Audet, directrice des contenus Société, Voyage, Gourmand, Maison et Immobilier à La Presse.

 

Ce qui définit ma vie depuis 25 ans, c’est le voyage. J’ai toujours des projets en tête, je prévois deux à trois ans d’avance où je vais aller, ce que je vais y faire, à qui je vais vendre mes sujets. [...] C’est ce qui me permet de tenir psychologiquement. Là, c’est le vide, l’inconnu, le flou total.