Les secousses royales détrônent la COVID-19 en manchette des journaux anglais

Les médias britanniques et étrangers ont décortiqué l’entrevue sous tous ses angles et présenté leur opinion à chaud lundi.
Photo: Glyn Kirk Agence France-Presse Les médias britanniques et étrangers ont décortiqué l’entrevue sous tous ses angles et présenté leur opinion à chaud lundi.

Pression médiatique intenable, commentaires racistes, manque de soutien de la famille royale et pensées suicidaires : les déclarations de Meghan Markle et du prince Harry en entrevue à la télévision américaine dimanche soir ont eu l’effet d’une bombe au Royaume-Uni, délogeant pour la première fois depuis longtemps la COVID-19 de la une des journaux.

Du Times au Daily Telegraph, en passant par The Guardian et les nombreux tabloïds, tous ont évoqué une entrevue « choc », « dévastatrice » pour la monarchie, marquant un point de non-retour dans les relations entre le duc et la duchesse de Sussex et le reste de la famille royale, qui n’a pas réagi lundi.

En entrevue à CBS avec la célèbre animatrice Oprah Winfrey, le couple est revenu sur les raisons qui l’ont poussé à prendre ses distances de la famille royale et à s’exiler en Californie l’année dernière. En cause ? L’acharnement médiatique des tabloïds britanniques, qui épiaient leurs moindres faits et gestes et dont les commentaires n’ont jamais été tendres envers Meghan Markle. Celle-ci y était souvent décrite comme une personne capricieuse au train de vie luxueux.

Mme Markle a aussi laissé entendre que l’entourage royal, surnommé « la firme », la réduisait au silence et ne corrigeait pas les mensonges à son sujet. Certaines personnes se seraient même inquiétées de la couleur de peau qu’aurait l’enfant du couple, Archie, puisque Meghan Markle est métisse. Confrontée à des pensées suicidaires, l’ex-actrice de 39 ans se serait aussi vu refuser le soutien psychologique qu’elle demandait, sous prétexte que cela nuirait à l’image de l’institution.

Sous toutes ses coutures

« Cette entrevue est explosive. C’est un choc pour la couronne et l’ensemble de la société qui suit beaucoup la monarchie. On ne parle que de ça aujourd’hui, et ça va durer encore un moment, tant qu’on n’aura qu’une version des faits », souligne Patrick White, professeur à l’École des médias de l’UQAM.

Les médias britanniques et étrangers ont décortiqué l’entrevue sous tous ses angles et présenté leur opinion à chaud lundi. « Peu importe ce que la famille royale attendait de cette entrevue, c’était pire », a commenté le quotidien The Times. La monarchie aurait eu besoin d’un « gilet pare-balles » face aux « obus » lancés lors de cette entrevue, a écrit le Daily Telegraph.

« Maintenant, ça ne fait aucun doute qu’ils ont dû partir », a titré pour sa part The Guardian, relatant de façon très factuelle l’entrevue. « La vérité est maintenant connue. […] c’est sans aucun doute l’interview de l’année », renchérit The Independent, insistant sur les allégations de racisme contre la famille royale.

Des allégations remises en question par plusieurs tabloïds, dont les commentaires se sont montrés plus durs envers le couple. « Il faudra plus que cela pour renverser la monarchie », s’est moqué The Sun, tandis que le Daily Mail s’est indigné des « insultes » du prince envers sa famille. Son commentateur Piers Morgan a dénoncé une « propagande écœurante » et un discours « hypocrite », dont le but était de « nuire à la reine alors que son mari est à l’hôpital ». « Jamais je n’ai regardé une entrevue plus répugnante et malhonnête », a-t-il souligné.

La sortie publique de Meghan Markle et du prince Harry a créé une éclipse médiatique et a alimenté les conjectures pour trouver qui avait bien pu s’inquiéter de la couleur de peau du petit Archie. Oprah Winfrey a dû préciser, au lendemain de la diffusion de l’entrevue, qu’Harry lui avait certifié qu’il ne s’agissait ni de la reine Élisabeth II, 94 ans, ni de son époux, le prince Philip, 99 ans.

Guerre ouverte

Pour Patrick White, ces commentaires et cet « acharnement » de la presse à scandale n’ont rien de surprenant. « C’est typique de ces journaux qui carburent au potin. Les tabloïds anglais sont réputés pour être extrêmement agressifs dans leur couverture de la vie privée des personnalités publiques. Ils n’ont jamais été tendres avec la famille royale », souligne celui qui a été journaliste pour l’agence de presse Reuters à Londres en 1997 et a couvert le décès de Lady Di.

Il rappelle que le couple a déjà plusieurs fois porté plainte contre des médias dans les dernières années. En février, Meghan Markle a même gagné contre le Daily Mail, qu’elle poursuivait pour atteinte à la vie privée après la publication d’une lettre adressée à son père.

« Ce qui est paradoxal, poursuit-il, c’est qu’ils veulent fuir les paparazzis, mais ils se sont installés [à Montecito] en Californie, où ils sont aussi très nombreux. » Le professeur voit d’ailleurs dans cette entrevue télévisée avec une populaire et réputée animatrice, à une heure de grande écoute, un exercice de relations publiques qui ne fait qu’entretenir la machine médiatique britannique et attiser l’intérêt de la presse américaine.

La plupart des médias américains en ont d’ailleurs parlé lundi. Il faut dire que le sujet est remonté jusqu’à la Maison-Blanche, qui a tenu à saluer le « courage » du prince Harry et de Meghan Markle.

Rendez-vous raté avec la modernité ?

De son côté, le professeur et titulaire de la Chaire de relations publiques et communication marketing de l’UQAM, Bernard Motulsky, voit dans ce nouveau scandale une expression « de la lente évolution de la monarchie » qui peine à s’adapter à la société britannique en conservant « ses principes et ses traditions ». Si le mariage du prince Harry et de Meghan Markle était vu en 2018 comme un virage progressiste de la famille royale, le naturel les a rattrapés au galop.

M. Motulsky fait le parallèle avec le roi d’Édouard VIII qui a dû abdiquer en 1936 pour pouvoir épouser Wallis Simpson, une roturière américaine deux fois divorcée, rejetée par l’Église anglicane, dont il était le chef, et par l’establishment britannique. « Ça date d’il y a 85 ans et, pourtant, ça nous revient en tête, car Meghan Markle est aussi américaine, divorcée, et rejetée. »

Il donne un autre exemple de ce lent changement au sein de la royauté en revenant sur la disparition de la princesse Diana, en 1997, décédée dans un accident de voiture à Paris alors qu’elle fuyait les paparazzis. « Meghan a indiqué que la famille royale ne l’avait pas protégée de la presse à scandale, et l’avait même nourrie. C’est comme si on n’avait pas appris des erreurs passées, avec la mort de Lady Di. »

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