Capitales Médias sous respirateur artificiel

Le ministre de l'Économie, Pierre Fitzgibbon, et la ministre de la Culture, Nathalie Roy, lors du point de presse
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir Le ministre de l'Économie, Pierre Fitzgibbon, et la ministre de la Culture, Nathalie Roy, lors du point de presse

La bouée de 5 millions de dollars lancée par Québec au Groupe Capitales Médias (GCM) est « une bonne nouvelle », a affirmé son président, Martin Cauchon, lundi après s’être tourné vers PricewaterhouseCoopers pour que le syndic prenne en charge la restructuration de la compagnie et la recherche d’acheteurs pour ses six quotidiens. « Ce n’est pas un dénouement qui est dramatique pour GCM, au contraire. »

Quatre ans après sa mise sur pied, GCM, qui publie notamment Le Soleil et Le Droit, entame un nouveau chapitre. Acculée au mur par une baisse des revenus difficile à contrôler, l’entreprise de 350 employés n’a eu d’autre choix que de demander lundi la protection des tribunaux contre ses créanciers, à une semaine exactement de l’ouverture d’une commission parlementaire très attendue sur l’avenir des médias.

 

« Je n’ai pas de regrets à exprimer », a dit en entrevue M. Cauchon, qui quittera ses fonctions dans quelques jours lorsque la Cour se prononcera sur la demande de GCM. Il y a toutefois eu « des surprises », a-t-il précisé. « Les dernières années, la chute des revenus a été brutale, au-delà de ce qu’on pouvait penser. »

« Depuis quatre ans, on passe à travers une tempête qui continue. C’est extrêmement difficile, a ajouté l’ex-ministre libéral. La bonne nouvelle aujourd’hui, c’est que le gouvernement du Québec répond oui. Mais quand on regarde la situation de GCM et l’annonce qui vient d’être faite, sujette à l’approbation de la Cour, c’est quand même 5 millions qu’ils vont investir », ce qui permettra la poursuite du plan d’affaires.

Impossible de ne pas agir

GCM ne recevra les 5 millions que si la Cour approuve sa demande. En annonçant le financement intérimaire de Québec, le ministre de l’Économie, Pierre Fitzgibbon, a dit que le gouvernement ne pouvait vivre avec l’idée de voir six médias disparaître d’un seul coup. Née en 2015 après le rachat des journaux auprès de Gesca, GCM publie aussi Le Quotidien à Saguenay, Le Nouvelliste à Trois-Rivières, La Tribune à Sherbrooke et La Voix de l’Est à Granby.

« La raison pour laquelle j’interviens aujourd’hui, c’est que la survie du Groupe Capitales Médias était mise en cause, étant rendue insolvable, a dit le ministre. Il était impossible pour nous, au gouvernement, d’envisager une fermeture de ces six journaux. » La ministre de la Culture, Nathalie Roy, a dit que le droit du public à « une information de qualité est nécessaire ».

Invité à dire combien de temps GCM pourrait survivre avec un financement intérimaire de 5 millions, M. Fitzgibbon a répondu que « notre programme, c’est de se rendre au 31 décembre 2019 ». Et que, dans les faits, cela correspond à l’horizon et à la somme que M. Cauchon avait lui-même prévu demander à Québec. GCM a dit que « les activités de toutes les publications se poursuivent normalement ».

Sur le plan technique, il s’agit d’un prêt de type « débiteur-exploitant », ce qui procure à Québec un rang privilégié. GCM a également reçu un prêt de 10 millions d’Investissement Québec en décembre 2017.

Nouveau p.-d.g.

L’annonce de Québec ne signifie pas que le gouvernement devient actionnaire de GCM, a ajouté le ministre. « Nous débutons une revue détaillée du Groupe, avec un nouveau p.-d.g. et un syndic qui va commencer très rapidement la préparation d’un processus formel pour trouver un ou des repreneurs. » Ce « nouveau p.-d.g » est Stéphane Lavallée, qui sera nommé président exécutif intérimaire de l’entreprise sous peu.

Peu après l’annonce, La Presse a écrit, citant une source anonyme, que Le Devoir envisageait une « forme d’alliance avec Le Soleil ».

Le directeur du Devoir, Brian Myles, a affirmé qu’« il y a un marché intéressant à Québec pour le modèle d’affaires du Devoir, et la marque du Soleil a toujours conservé un lustre enviable » dans la région de la Capitale-Nationale. « On étudie toutes les options avec nos partenaires, mais il est prématuré de formuler des hypothèses à cette étape. Comme tout le monde, nous absorbons la nouvelle sur les difficultés de Capitales Médias, une nouvelle tragique pour l’information locale et la diversité des voix. »

Accueil positif

En entrevue au Devoir, le président du syndicat de la rédaction au Soleil, Jean-François Néron, a accueilli l’annonce du gouvernement Legault comme étant « la seule bonne nouvelle du jour ». « La crise dont on parle depuis 4-5 ans qui s’accentue, on la vit. On en est la preuve vivante, presque morte », constate-t-il. M. Néron ignore comment se fera la restructuration de l’entreprise, mais déclare espérer que GCM puisse « conserver le plus d’emplois possible à tous les niveaux ».

L’annonce de Québec a aussi été bien reçue à la Fédération professionnelle des journalistes du Québec. La fermeture de ces journaux serait « une perte énorme pour la démocratie », selon son président, Stéphane Giroux. Invité à dire ce que la FPJQ pensait de l’intérêt de Québecor de se porter acquéreur des journaux de GCM, M. Giroux a déclaré qu’il s’agissait d’un « autre débat ». « Mais c’est certain que si un groupe médiatique se retrouve avec 90 % de tout ce qui se fait en nouvelles au Québec, on va se retrouver avec la question de concentration de la presse », a-t-il précisé.

M. Cauchon a admis que « bien des gens ont frappé à [sa] porte », mais qu’à l’heure actuelle, « il n’y a pas de discussion avec personne, parce qu’on dépose un avis d’intention [à la Cour] ».

À la Fédération nationale des communications (CSN), on a indiqué que les syndicats pourraient souhaiter « participer financièrement à la relance des opérations » des journaux de GCM. La FNC pense notamment à un scénario portant sur la création d’une coopérative de travailleurs « qui deviendrait actionnaire des quotidiens du Groupe, en partenariat avec d’éventuels investisseurs ».

Pour le bien d’une démocratie, a dit le maire de Québec, Régis Labeaume, « il faut qu’il y ait le plus de médias possible ». « Je souhaite ardemment que Le Soleil de Québec puisse continuer à publier pour longtemps. »