Grandeurs et misères de la caricature

Photo: Jacques Grenier Le Devoir Michel Garneau, alias Garnotte, en pleine action dans son bureau des anciens locaux du «Devoir», rue de Bleury, au début des années 2000

Voici une poire. Un dessin de poire. Mais regardez mieux. Dans un second dessin, la poire semble mûrir un peu vite. Au bout d’un enchaînement de quatre dessins, la tête d’un roi gras, Louis-Philippe, est là, à la place de la poire… La poire devenue roi. Et vice versa. Tout le monde rigole de cette audace du dessinateur. Vive la poire ! Vive le roi ! Nous sommes en 1831. La première version de ce dessin, qui connaîtra plusieurs déclinaisons, est un grand succès. Elle est l’oeuvre d’Honoré Daumier, selon une idée de Charles Philipon, directeur du journal La Caricature.

En ce roi terne, Charles Philipon voit un barrage contre la liberté de la presse. C’est dans des saillies pareilles, portées par la caricature, que la presse gagne, au XIXe siècle, le droit d’exprimer librement des idées.

Pour Ersy Contogouris, professeur au Département d’histoire de l’art de l’Université de Montréal et spécialiste de l’histoire de la caricature, « le gouvernement de Louis-Philippe attendait un prétexte pour essayer de limiter davantage la liberté d’expression ». En 1835, une tentative d’assassinat contre le roi, commise avec une arme artisanale, forgée de 25 canons, donne l’occasion à l’État de limiter la liberté d’expression. On en a particulièrement contre le dessin de presse, dit Ersy Contogouris, parce qu’il peut être vu et compris même par ceux qui ne savent pas lire. Avec le temps, la censure incline à censurer tantôt le dessin, tantôt l’écriture.

Auteure d’une histoire de la caricature au Québec, Mira Falardeau juge que « c’est très grave ce qui se passe en ce moment dans l’univers de la caricature ». Pour elle, la censure constante dont fait de plus en plus l’objet cette discipline « n’a rien d’anecdotique » et devrait inquiéter au plus haut point.

« Il y a en effet de quoi s’inquiéter », observe lui aussi Robert Aird, auteur d’une Histoire politique du comique au Québec. « Il y a eu plusieurs cas de caricaturistes muselés. Au Venezuela, au Nicaragua, en Russie. Aux États-Unis, les caricaturistes Nick Anderson et Rob Rogers, jugés trop anti-Trump, et maintenant le New York Times. »

« On le sait, de tout temps, la caricature est détestée par les dictatures, rappelle Mira Falardeau. Or, ce n’est plus du côté des dictatures qu’on fait la guerre à la caricature. Qu’un journal comme le New York Times décide désormais qu’il vaut mieux arrêter les caricatures plutôt que de les prendre pour ce qu’elles sont — des objets de discussion —, cela participe d’un mouvement social inquiétant, le même qui invite à faire reculer le droit à l’avortement pour les femmes. On veut taire la caricature, pour toutes sortes de raison. C’est un très gros coup qui est porté. Ce n’est pas anecdotique. Le New York Times, qui est tout de même un pilier dans le monde du journalisme, envoie un signal inquiétant. Très inquiétant. »

Il existe des lois contre la diffusion de messages haineux. Mais dans les limites de ces législations, on se montre néanmoins toujours plus frileux. C’est ce qu’estime en tout cas Mira Falardeau. « Dès qu’il est question de religion, on entre dans une frilosité pas possible. Les journaux sont hyperfrileux. Lorsqu’un débat éclate, on voudrait nous faire croire soudain qu’une caricature publiée n’est avalisée par personne, qu’un rédacteur en chef n’approuve pas la publication au préalable. Et on pénalise la caricature seule, le caricaturiste. On commence à écraser la caricature, mais où est-ce que cela va finir ? »

Distinctions

Ersy Contogouris expose le cas de deux caricatures dessinées autour de l’affaire SNC-Lavalin. Elles montrent Justin Trudeau boxer contre Jody Wilson-Raybould. Les deux dessins ont tous les deux été publiés le 15 février dernier. « Il y a eu tollé sur les réseaux sociaux à cause de la question de la violence représentée ou sous-entendue, qui a été jugée particulièrement problématique étant donné que Mme Wilson-Raybould est une femme autochtone. Un des caricaturistes, Michael de Adder, s’est excusé et a dit qu’il serait plus sensible à cette problématique, qu’il ne dessinerait plus d’images de femmes dans des situations violentes, alors que l’autre, Graeme MacKay, a dit que c’était une question de liberté d’expression et qu’il avait donc le droit de montrer ce qu’il voulait. » Selon l’historienne, les caricaturistes sont peut-être plus conscients désormais du caractère potentiellement sexiste, racisme, homophobe ou autre de leurs caricatures. Ils font sans doute plus attention. Mais « la censure qui vient du haut, de l’État ou des éditeurs et propriétaires de publications » soulève un tout autre type de problème, insiste-t-elle. Il ne faut pas tomber dans le piège de confondre les deux.

Pour Robert Aird, il existe plusieurs angles d’analyse aux récents cas de censure. « La crise de la presse écrite affecte le dessin de presse comme le reste de l’information », dit-il. Par souci d’économie, au nom du profit, plusieurs journaux se sont séparés de leur caricaturiste attitré pour faire plutôt affaire avec des pigistes, moins payés, moins mordants aussi, explique Robert Aird. « Depuis plusieurs années, la presse engage des agences qui vendent des dessins de presse. Je me disais, en regardant ce phénomène, que cela engendrerait des caricatures plus inoffensives… Et voilà que le New York Times se fait reprocher la publication d’une caricature venant justement d’une agence ! » Dominic Hardy, professeur d’histoire de l’art à l’UQAM, observe aussi les piètres conditions de travail qui priment désormais chez les caricaturistes.

Inadmissible

Certes, reconnaît Mira Falardeau, les caricaturistes ne sont pas toujours très subtils. « Certains, disons, ont le trait un peu gros… Mais quoi qu’on pense par exemple de cette caricature particulière du New York Times, l’idée de supprimer complètement la caricature est un geste totalement inadmissible. »

Aller jusque-là, insiste Robert Aird, voilà qui dépasse les bornes. « Dans le cas du New York Times, admettons que la caricature était d’un goût douteux, fallait-il cesser la publication d’autres caricatures ? Que fait-on des milliers d’autres qui ne causaient pas de controverses ? C’est abusif. »

La caricature est peut-être dans une période de recul, après l’affranchissement qu’elle a connu au XIXe siècle, à la suite d’une lente maturation. « Cette forme graphique existe de longue date dans la tradition hollandaise, rappelle Ersy Contogouris. On y parle beaucoup de religions, contre le catholicisme en particulier. » Mais la tradition de la charge du dessin vient d’Italie, en particulier des frères Carracci qui, dans leurs ateliers, voient un côté très classique au dessin. Au XVIIIe siècle, les grands touristes anglais qui voyagent en Italie se font caricaturer. Ce travail est gravé puis diffusé en Angleterre. Ce mélange de tradition hollandaise et italienne va prospérer en Angleterre, dans un esprit de tolérance qui fera la fortune du genre.

Pour Dominic Hardy, le contexte immédiat invite à penser que « la possibilité même d’une pensée complexe par le visuel » est désormais placée « sous haut soupçon, sous haute attaque ». Mais, dit-il, « je préfère encore de loin qu’on me dérange qu’on me dise que je n’ai pas le droit de penser, de réfléchir, de réagir, de ne pas être d’accord. »


Une version précédente de ce texte comportait une erreur dans le prénom de Mira Falardeau. Nos excuses.

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