Faubourg, haine et propagande

Cette photo d’Abdelhamid Abaaoud, organisateur présumé des attentats du 13 novembre à Paris, avait été publiée dans l’édition no 7, de février 2015, du magazine «Dabiq» du groupe armé État islamique.
Photo: Dabiq Agence France-Presse Cette photo d’Abdelhamid Abaaoud, organisateur présumé des attentats du 13 novembre à Paris, avait été publiée dans l’édition no 7, de février 2015, du magazine «Dabiq» du groupe armé État islamique.

La révolution ne devait pas être télévisée, selon la chanson prophétique qui s’est royalement trompée. Le groupe armé État islamique documente sa révolution et ses messages sont maintenant diffusés partout, avec tous les nouveaux moyens disponibles. Et ça en fait beaucoup.

L’organisation a même sa plateforme multilingue, le Centre des médias al-Hayat(« la vie »). Le site a été déplacé vers un darknet, un réseau privé, dès le lendemain des attaques du vendredi 13 à Paris. C’est là qu’avaient déjà été diffusées les vidéos du Groupe montrant les décapitations d’otages ou la destruction d’oeuvres dans les musées syriens asservis.

Le 31 octobre, le site Al-Hayat diffusait Avance, avance, très menaçante chanson de guerre (une nasheed) en français. Le premier couplet dit : « Avance, avance, avance / sans jamais reculer / sans jamais capituler / Avance, avance, avance / guerrier invaincu / l’épée à la main / Tue-les / les soldats du diable / sans hésitation / fais-les saigner / même dans leurs habitations. »

Mais à qui s’adresse ce genre de propagande ? À l’« interne », au fidèle et aux partisans déjà conquis dans les faubourgs de Bruxelles ou d’ailleurs ? Ou à l’« externe », pour en recruter d’autres, voire pour inquiéter les satanés « infidèles » ?

En fait, aux deux destinataires répond la professeure de science politique Aurélie Campana, de l’Université Laval. « Dans les communications diffusées sur les médias sociaux, par Facebook, Twitter ou d’autres moyens, il y a des messages à destination d’une audience déjà acquise et d’autres destinés à un public disons plus large, dit la titulaire de la Chaire de recherche sur les conflits et le terrorisme de l’Université Laval. Il faut lire ces messages au prisme de ces deux objectifs. »

Daech, terroriste ?

La spécialiste ajoute que depuis les attaques de Paris le groupe a diffusé des messages de revendication, dont un en français et donc « très clairement destiné à une communauté francophone sensible aux idées d’État islamique ». Près de 500 combattants de l’Europe francophone se battent au Moyen-Orient pour ce qu’on appelle là-bas Daech. Mais ses messages peuvent aussi viser des cellules dormantes.

« L’intention première peut aussi être de prolonger la terreur, de continuer à menacer pour alimenter une peur diffuse, ce qui est le propre du terrorisme depuis longtemps. Le terrorisme du XIXe siècle utilisait des pamphlets. Le nôtre est sur les médias sociaux pour consacrer l’omniprésence de la peur et faire peser sur la population civile l’impression que leur État ne les protège pas. »

La question doit être approfondie. Au fond, que disent ces messages ? Quel est leur objectif ? À l’évidence, ils martèlent que le conflit sera exporté sur les territoires des États qui participent à la coalition internationale qui frappe le groupe armé. La professeure Campana rappelle à ce sujet le tournant signalé par les attaques parisiennes.

« À l’origine, Daech n’était pas un groupe terroriste. Plusieurs chercheurs considèrent que c’est un groupe insurgé avant tout, mais qui pratique le terrorisme. Leur objectif premier c’était de contrôler un territoire et d’y instaurer un ordre social et politique. Le groupe s’est considérablement transformé dans le contexte des frappes aériennes et des actions au sol, des soldats kurdes et de l’armée irakienne notamment. Depuis vendredi dernier, cette conception des choses a sensiblement évolué,dit la professeure interviewée mercredi matin. Reste à savoir qui a commandité les attaques de Paris, le commandement central ou un groupe à l’intérieur de Daech. »

 

Du travail de pro

La qualité des productions ne lui échappe pas. Le florilège des imageries de la terreur ne cesse d’étonner par le choix des images, des enregistrements, des montages. Les rumeurs veulent que les productions léchées, diffusées depuis des années, étaient dirigées par Denis Mamadou Gerhard Cuspert, ancien rappeur berlinois connu autrefois sous le nom de Deso Dogg, puis comme Al-Almani (« l’Allemand »). Il a probablement été tué par une frappe américaine le 16 octobre. La relève a déjà pris le relais.

« Al-Qaïda, avant le groupe État islamique, avait tenté d’adopter des manières de faire occidentales pour parler à un public qui vit en Occident, dit cette fois la professeure Campana. État islamique a complètement sophistiqué ces moyens. Il y a des mises en scène dans les vidéos surtout pour mettre en scène de manière hollywoodienne les violences commises. On l’a vue avec les exécutions d’otages coptes en Lybie, avec une forte symbolique, la référence aux costumes de prisonniers orange de Guantánamo ou les costumes noirs des djihadistes. »

Ce n’est pas tout, cet État islamique, qui se prétend tel, utilise aussi la vidéo pour sa propagande, en filmant la vie quotidienne dans ses territoires conquis. On y voit des gens au marché, des tribunaux islamiques rendant jugement, bref la stabilité et les services retrouvés par la population sous la domination.

Les outils de communication sont utilisés comme tels, comme des moyens pour répandre toutes sortes de messages. Les outils permettent en même temps de surveiller les groupes prêts à répandre la terreur.


« Mais la stratégie de surveillance a ses limites, conclut la professeure. Les terroristes sont de très fins stratèges. Ils connaissent les moyens mis en oeuvre sur Internet et ailleurs par les services de renseignement du monde entier pour les espionner. Ben Laden communiquait avec le monde extérieur à travers un intermédiaire de confiance qui utilisait des téléphones jetables, sans passer par le Web. Internet, les communications en ligne continueront d’être utilisés par le terrorisme et le contre-terrorisme. Mais dans cette lutte contre la terreur, ce qui prime avant tout, c’est le renseignement humain. Il faut infiltrer les groupes, avoir des indicateurs. Et ça prend beaucoup plus de temps que de naviguer sur de sites plus ou moins secrets. »

La terreur sur écran glacé

Le groupe armé État islamique a aussi un magazine en ligne et en anglais intitulé Dabiq. Le dernier numéro, le 12e, sorti quatre jours après les attentats du 13 novembre, effleure à peine l’événement dans ses 65 pages, probablement pour des raisons de jour de tombée. L’éditorial salue les « huit hommes qui ont mis Paris à genoux ». La une présente une image d’un engin explosif caché dans une canette de soda qui aurait servi à faire exploser le vol russe au-dessus du Sinaï en Égypte le 31 octobre, tuant 217 personnes. Le commanditaire présumé des attentats de Paris, Abdelhamid Abbaoud, a donné une entrevue publiée en février entre deux reportages sur les atrocités commises par des partisans du groupe. Le héros photographié devant le drapeau noir des islamistes se vante de ses projets meurtriers, se dit choisi par Allah pour terroriser « les croisés » en Europe. Une vidéo d’accompagnement le montre au volant d’un pick-up en train de tirer les cadavres de combattants ennemis abattus dans la tuerie de Hraytan aux alentours du 12 février 2014.