Le Devoir, c'est moi - Le quotidien au bout des doigts

Atteint d’une maladie héréditaire des yeux, Luc Fortin s’informe dans Le Devoir grâce à un dispositif spécial de son ordinateur qui lui lit le texte à l’aide d’une voix mécanisée. Il peut aussi saisir une partie du texte et le lire en braille ligne par ligne sur une plaquette.<br />
Photo: Jacques Nadeau - Le Devoir Atteint d’une maladie héréditaire des yeux, Luc Fortin s’informe dans Le Devoir grâce à un dispositif spécial de son ordinateur qui lui lit le texte à l’aide d’une voix mécanisée. Il peut aussi saisir une partie du texte et le lire en braille ligne par ligne sur une plaquette.

Faire partie du Devoir, c'est y travailler, l'appuyer, le lire assidûment. De cette communauté, qui s'est construite depuis 100 ans, nous avons retenu quelques portraits. Chaque lundi, jusqu'en décembre, nous vous présenterons un lecteur, une lectrice, du Québec comme d'ailleurs, abonné récent ou fidèle d'entre les fidèles. Et qui ont parfois une façon bien particulière de le parcourir...

À l'évidence, lire un journal lorsqu'on ne voit rien ne représente pas une mince affaire. Il n'y a pas si longtemps, la chose était virtuellement impossible, et il fallait se rabattre sur les rares services qui proposaient une lecture orale des textes publiés. Mais l'avènement du cyberespace a beaucoup fait pour améliorer la situation.

Se tenir au courant de l'actualité fait partie du métier pour Luc Fortin, lui qui anime Train de vie, une émission quotidienne du matin présentée par la station de radio FM 103,3, à Longueuil, où il oeuvre depuis six ans. «L'émission est axée sur la pluralité, sur les enjeux sociaux, mentionne-t-il. On s'intéresse à tout ce qui touche la collectivité. Il faut que je sache ce qui se passe.»

Atteint d'une maladie héréditaire des yeux, il a perdu définitivement la vue vers l'âge de 20 ans, au début des années 1980. Le handicap le contraint évidemment à utiliser des méthodes de travail différentes de celles de ses collègues, mais il navigue au mieux dans un domaine où la rapidité fait foi de tout, alors que lui doit constamment exercer sa patience.

En cet après-midi, Luc Fortin est assis dans son bureau, un étage au-dessus du studio d'où il s'adresse au public. À ses pieds se trouve Barjot, son fidèle chien-guide, un superbe labernois noir. Il entreprend d'expliquer au journaliste peu rompu à ces considérations techniques sa façon de procéder pour s'informer.

Au bout des doigts


Il est abonné à la bibliothèque numérique de l'Institut national canadien pour les aveugles, qui lui offre plusieurs journaux et publications diverses. L'avantage: l'information y est classée de manière beaucoup plus simple que dans un site web traditionnel et se révèle donc plus facilement accessible.

«Le problème avec la plupart des sites, et c'est compréhensible, c'est qu'ils sont conçus pour un repérage visuel rapide. Moi, je dois passer par chacune des rubriques, les liens, les flashs, les publicités, etc. Là où normalement je mettrais jusqu'à deux heures à "zigonner", je peux trouver ce que je cherche en 10 ou 15 minutes», explique-t-il.

Une fois le texte sélectionné, il enfile ses écouteurs et, grâce à un dispositif spécial, l'ordinateur lui lit le texte à l'aide d'une voix mécanisée qui le parcourt syllabe après syllabe. Il peut de même saisir une partie du texte et le lire en braille ligne par ligne sur une plaquette, située au bas de son clavier, munie de trous desquels surgissent de petits pics. S'il a besoin de citer un article en ondes, il lui est aussi possible de le traduire en braille directement à l'écran et de l'imprimer — dans le jargon, l'«embosser» — avec une machine prévue à cette fin. La lecture soit se fait par oreille, soit se trouve au bout des doigts.

«Ça reste plus long de faire ce travail pour moi que pour une personne qui voit, dit-il. Les nouvelles technologies permettent une rapidité accrue, même si elles restent limitées. Mais en même temps, il faut se rappeler qu'avant, tout cela était impossible.»

Le Devoir, qu'il consulte régulièrement, constitue pour Luc Fortin un «outil de travail» précieux par sa couverture particulière de l'actualité: «J'y apprends beaucoup.» Il confie apprécier particulièrement les découvertes musicales que lui fait faire Sylvain Cormier — «même si je ne suis pas toujours d'accord avec lui», dit-il en souriant —, la passion de Louis-Gilles Francoeur pour l'environnement, dont il fut un pionnier en matière journalistique — «le meilleur dans son domaine, et il y croit» —, les chroniques de Gil Courtemanche, dont il admire la «lucidité», et la rubrique «Éthique et religion» de Jean-Claude Leclerc. Plus les billets sportifs, il va sans dire...

«Faire de la radio, c'était le rêve de toute ma vie», résume-t-il. Et en dépit des embûches que la vie a placées sur son chemin, il y est arrivé.