Cette éthique élastique que donnent les écrans aux journalistes

Léa Seydoux joue le rôle d’une populaire animatrice et reporter télévisée qui n’hésite pas à aller sur le terrain pour rapporter la misère du monde.
Photo: K-Films Amérique Léa Seydoux joue le rôle d’une populaire animatrice et reporter télévisée qui n’hésite pas à aller sur le terrain pour rapporter la misère du monde.

Animateur vedette, journaliste audacieux, critique redoutable : les artisans des médias nourrissent depuis des lustres l’imaginaire des producteurs de films et de séries. Ils n’y vont toutefois pas de main morte pour caricaturer le quatrième pouvoir, ce qui laisse souvent aux téléspectateurs une vision négative de la profession.

Le plus récent film du réalisateur français Bruno Dumont en témoigne. France, en salle le 5 novembre au Québec, met en scène Léa Seydoux dans le rôle d’une populaire animatrice et reporter télévisée qui n’hésite pas à aller sur le terrain pour rapporter la misère du monde.

Sa notoriété repose néanmoins bien plus sur son culot et sa beauté que sur son talent journalistique. Qu’elle soit à bord d’un bateau de migrants traversant la Méditerranée ou dans une zone de guerre, France de Meurs aime se mettre de l’avant et mettre en scène ses reportages. À coups d’« action » et de « coupez », elle joue avec la réalité et trompe ses téléspectateurs qui n’y voient que du feu.

Un jour, distraite, elle emboutit un scooter et goûte au côté sombre de sa popularité. La presse people se déchaîne, la star de la télé sombre dans la dépression. Elle remet en question sa famille et son métier, qu’elle quittebrièvement pour finalement revenir de plus belle, sans pour autant changer sa méthode de travail. Que l’information-spectacle continue !

Le réalisateur Bruno Dumont le reconnaît d’emblée : son film se veut une satire du monde des médias. « Comme toute satire, ça exagère. Mais comme dans toute exagération, il y a une part de vérité », soutient-il en entrevue au Devoir.

À ses yeux, le monde du cinéma et celui du journalisme télévisuel ont plus de points communs qu’il n’y paraît. En travaillant des sons et des images, en faisant des plans, des coupes et du montage, « les deux offrent de la fiction ».

« Quand on voit dans un reportage qu’un journaliste sonne chez quelqu’un, mais que la caméra est déjà à l’intérieur [en train de filmer la personne qui ouvre], c’est de la mise en scène, estime-t-il. Ce n’est pas grave, mais c’est quand même mentir aux téléspectateurs. »

« Je ne condamne pas la profession, insiste Bruno Dumont. […] C’est un métier qui est noble, car il véhicule la vérité du monde, mais en même temps, il est coincé dans une industrie qui l’oblige à la rentabilité [et] à faire n’importe quoi. » Et c’est cette contradiction qu’incarne son personnage principal.

Prêts à tout

Des journalistes avec une éthique et une déontologie plus qu’élastique, le petit et le grand écran en ont vu passer des tonnes. Les professionnels de l’information sont souvent dépeints comme des gens prêts à tout pour obtenir des scoops et goûter à la gloire. Pour cela, ils n’hésitent pas à mentir, à manipuler, à tricher. Ils font aussi preuve de sensationnalisme, sont partiaux et déforment les faits.

« Ce qui est dommage, c’est que c’est toujours très romancé, ça ne représente pas le vrai métier », déplore Marie-Ève Martel, journaliste pour le quotidien La Voix de l’Est. « On fait ce métier pour l’intérêt public, pas pour sa gloire personnelle. […] On respecte des normes éthiques et déontologiques très strictes, on se base sur des faits vérifiés et contre-vérifiés ainsi que sur la transparence. »

Je ne condamne pas la profession. […] C’est un métier qui est noble, car il véhicule la vérité du monde, mais en même temps, il est coincé dans une industrie qui l’oblige à la rentabilité [et] à faire n’importe quoi.

Dans la fiction, la caricature est d’ailleurs souvent poussée à l’extrême à son avis. Elle donne l’exemple de la série Clickbait, disponible depuis quelques mois sur Netflix. « Un des personnages est journaliste, le classique ambitieux qui veut faire sa marque et obtenir l’entrevue exclusive avec la femme de la victime. […] Il finit par dépasser les limites : il rentre par effraction chez quelqu’un, il vole un téléphone, il utilise l’information pour arriver à ses fins. »

D’autres exemples ? Le cas Richard Jewell, réalisé par Clint Eastwood en 2019, qui s’inspire de l’histoire vraie d’un agent de sécurité faussement accusé d’avoir posé une bombe lors des Jeux olympiques d’Atlanta en 1996. Dans le long métrage, la journaliste Kathy Scruggs (Olivia Wilde) propose une relation sexuelle à un agent du FBI en échange de l’identité du suspect dans l’enquête. La scène a créé une polémique, le quotidien The Atlanta Journal-Constitution ayant menacé d’attaquer le réalisateur en diffamation pour avoir déformé les faits et nui à l’image de leur journaliste décédée en 2001.

Une journaliste qui couche pour mettre la main sur une information privilégiée, c’est un scénario vu et revu en fiction. Il n’y a qu’à penser au personnage de Zoe Barnes (Kate Mara) dans la série House of Cards, qui a des relations sexuelles avec Frank Underwood (Kevin Spacey), whip du Parti démocrate à la Chambre des représentants.

Même dans les comédies romantiques, les professionnels des médias sont régulièrement présentés comme des manipulateurs et des menteurs pour arriver à leur gloire personnelle (27 robes, Nouveaux mariés, Comment perdre son mec en dix jours, pour n’en citer que quelques-uns).

« Même si c’est présenté comme une œuvre de fiction, ça donne quand même une image biaisée de notre métier et à la longue, ça peut être dommageable pour l’image de la profession », insiste Marie-Ève Martel.

Cynisme

Le professeur à l’École des médias de l’UQAM Pierre Barrette ne s’étonne pas de voir ce type de scénarios se multiplier, rappelant que les films et les séries télé vont « dans le sens du vent » et projettent, certes avec exagération, les préjugés qui circulent dans la société. « Il y a un certain cynisme à l’égard du milieu journalistique. Les médias ne sont plus perçus comme un contre-pouvoir, mais comme un pouvoir qui va trop loin, qui se sert de sa position privilégiée pour aller chercher des avantages — financiers par exemple — auprès des autres pouvoirs. »

Il fait aussi valoir que le fait de représenter la réalité ne ferait pas un aussi bon divertissement. « Un journaliste, ça passe beaucoup de temps assis à son bureau, au téléphone, à chercher sur Internet, c’est tout de suite moins intéressant. Et c’est valable pour n’importe quel métier : professeur comme moi, médecin, ambulancier, mannequin… C’est toujours frustrant de voir son propre métier représenté de façon exagérée. »

Marie-Ève Martel croit néanmoins que la fiction pourrait mieux éduquer la population au rôle essentiel que jouent les médias, plutôt que d’alimenter la méfiance envers eux. Elle donne en exemple le film Spotlight (2015), tiré d’une histoire vraie, celle du bureau d’enquête du quotidien américain Boston Globe, qui a révélé le scandale des abus sexuels au sein de l’Église catholique en 2002.

Pour sa part, Bruno Dumont se montre intraitable. « Pour faire du cinéma, on cherche le tragique, le grotesque. Pour retrouver la vraie vie d’un journaliste, il faut aller dans le documentaire. »

France prend l’affiche en salle le 5 novembre.


Une version précédente de ce texte, depuis corrigée, indiquait que France sortait en salle le 5 septembre.

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