Quand on laissait passer les clowns au canal 10

La réalisatrice Sandrine Béchade a tourné le documentaire «Mon concle Patof» avec la complicité de Serge Desrosiers, producteur, directeur de la photographie et neveu de Jacques Desrosiers, le créateur de Patof.
Photo: Marie-France Coallier Le Devoir La réalisatrice Sandrine Béchade a tourné le documentaire «Mon concle Patof» avec la complicité de Serge Desrosiers, producteur, directeur de la photographie et neveu de Jacques Desrosiers, le créateur de Patof.

Jacques Desrosiers éprouvait une peur maladive de l’avion, détestait les auditions, rêvait d’une grande carrière sur les planches et ne voulait surtout pas finir dans la misère comme tant d’acteurs qu’il a vus sombrer dans les années 1960. Homme de spectacle, certes, mais aussi homme d’affaires.

Toutes ces contradictions n’ont pas entravé ses débuts fulgurants à la grande époque des cabarets et à celle de la télévision où l’improvisation déjantée régnait encore. C’est dans ce contexte de liberté, surtout au temps glorieux du « canal 10 » — la station Télé-Métropole, dont la mission première semblait de faire un perpétuel pied de nez à Radio-Canada —, que Patof, ce clown « russe et philosophe », est né, en 1972, entre deux bouffonneries pendant Le cirque du capitaineoù trônait alors l’unique Michel Noël.

C’est de cette création, en partie signée Gilbert Chénier, de son succès, mais aussi d’une certaine fatalité qu’il est question dans le documentaire Mon oncle Patof, de Sandrine Béchade (Ange & Ovni, Lise Watier, une vie à entreprendre), tourné avec la complicité de Serge Desrosiers, producteur, directeur de la photographie et neveu de Jacques Desrosiers. Comme beaucoup d’enfants québécois des années 1970, il fut un jeune témoin privilégié des cabrioles de cette vedette improbable, celles d’un clown qui triomphait au petit écran, attirait des foules énormes, enchaînait les chansons à succès (Patof Blou, Bienvenue dans ma bottine) et a su commercialiser son image à grand renfort de produits dérivés, des pyjamas aux épinglettes, en passant par la… saucisse.

Sandrine Béchade ne fait pas partie de ce qu’on pourrait appeler « le public cible ». Arrivée au Québec en 1981, c’est en formant plus tard un couple avec Serge Desrosiers, également son associé dans la compagnie Vital Productions, qu’elle a découvert peu à peu « le phénomène » Patof. Mais elle n’était pas convaincue de la nécessité d’un film jusqu’au moment où Pierre Bourque — non, pas l’ancien maire de Montréal ! —, conjoint de Jacques Desrosiers pendant 25 ans et jusqu’à sa mort en 1996, a ouvert les portes de son intimité, de ses souvenirs et de ses trésors cachés. Entre les coupures de presse et les 45 tours, le célèbre costume coloré de même que ses souliers plateformes semblaient attendre la venue providentielle de Sandrine et de Serge.

Là où l’abondance était moins grande, c’est du côté des archives du réseau TVA, car de grands pans de cette époque ont disparu, et il reste bien peu de choses de l’émission Patofville (1973-1976), dont se souviennent encore avec tendresse le collègue Sylvain Cormier du Devoir et l’animatrice Monique Giroux d’ICI Musique, qui témoignent dans le film. Mais devant la bande-annonce de Joker, de Todd Phillips, Serge Desrosiers se souvient d’avoir eu cette certitude glissée à l’oreille de sa conjointe : « Nous n’avons pas d’archives, mais nous avons un costume. »

Adorable et angoissé

Non seulement il était prêt à défendre un sujet très personnel et à déterrer quelques secrets de famille, mais endosser les vêtements de Patof lui apparaissait nécessaire. « J’ai été la première surprise par cette métamorphose, reconnaît Sandrine Béchade. C’était gros à porter, mais Serge est entré dans le rôle, et ça nous permettait de recréer l’état émotif de Jacques à diverses périodes de sa vie. »

Et des états émotifs, Jacques Desrosiers en a eu beaucoup, lui qui croyait que Patof ne serait qu’une apparition furtive avant de lui coller à la peau, se pavanait en Rolls-Royce pour étaler sa richesse acquise grâce à ce clown (« Il a eu l’idée d’enregistrer le nom, parce que personne n’avait pensé à le faire », dit la documentariste), mais n’était plus sollicité comme acteur, tous croyant qu’il n’avait guère besoin de travailler. Disons également qu’en publiant une autobiographie en 1981 coiffée du titre Millionnaire, ça laisse peu de place au mystère et à l’imagination.

Photo: Vital Productions Serge Desrosiers dans le costume de Patof, devant le portrait de son oncle Jacques, créateur du populaire clown 

Cet être à la fois adorable et angoissé que décrit Dominique Michel, qui l’a bien connu pendant leurs (dures) années de cabaret et dans diverses émissions de variétés à Radio-Canada, aurait-il pu connaître une forme de rédemption si le cancer ne l’avait pas emporté à 57 ans ? Après tout, Claude Blanchard, l’alter ego de Nestor chantant Les p’tites filles me travaillent — oui, vous avez bien lu… — , a su donner un second souffle à sa carrière, et une respectabilité, lui qui s’était époumoné à distraire les enfants avec Patof dans les années 1970.

Serge Desrosiers est catégorique : « Non, parce que je connaissais Jacques à la fin de sa vie. Il était fatigué de se vendre et avait un tempérament… » « Intense, comme tous les Desrosiers ! » enchaîne Sandrine Béchade, sur un ton à la fois blagueur et ironique. Elle qui a beaucoup étudié la trajectoire de l’homme et de l’artiste a découvert « qu’il avait une attitude hautaine après Patof. Ça ne l’a pas aidé, d’autant plus qu’au début des années 1980, l’humour avait changé, c’était un nouveau monde ». Disons qu’à côté de Ding et Dong, l’humour potache de Patof n’avait plus tout à fait la même portée. Et il suffit de voir un extrait d’une émission pilote tournée en 1990 pour constater que Patof, et surtout Jacques Desrosiers, avait depuis longtemps lâché la patate.

Une émotion intacte

S’il a su entretenir son image de richesse, son homosexualité, elle, était vraiment bien cachée, Desrosiers utilisant les médias de l’époque pour annoncer un éventuel mariage, une triste rupture ou un pressant désir de fonder une famille. Pour son neveu, jamais le grand public n’aurait accepté cet état de fait à l’époque de Patof, et il faut voir le refus de deux frères de Jacques Desrosiers d’en discuter pour comprendre que le sujet était tabou.

Qu’en serait-il aujourd’hui ? « Il ne l’aurait jamais dit, selon Serge Desrosiers. Pour moi, ça allait de soi qu’il fallait parler de Pierre, de ce couple. Parce qu’il y a eu des chicanes de famille au moment de la succession. J’ai même reçu un appel du gouvernement pour me demander s’ils avaient été ensemble : j’ai dit oui, même si certains ne voulaient pas l’admettre. » Et en témoigner maintenant, c’était une façon de rendre hommage à ces deux personnes qui ont compté beaucoup dans la vie de celui qui fréquentera plus tard les mêmes studios que son oncle.

Sandrine Béchade et Serge Desrosiers ont fait de longues incursions dans la vie et la carrière de Jacques Desrosiers, ressortant une multitude d’objets rassemblés dans un espace hors du temps où plusieurs protagonistes du film déambulent avec une émotion évidente. Une émotion qui, pour le plus grand bonheur du neveu, sera reproduite au Musée de la civilisation de Québec en 2023 grâce à une installation permanente consacrée au célèbre clown et à son interprète.

Jacques Desrosiers prenait trois minutes pour effectuer le maquillage de Patof. Mais sa vie ne fut pas assez longue pour l’enlever complètement.

Mon oncle Patof

ICI Télé, samedi, 22 h 30 et sur Tou.tv