Victimes collatérales

Les comédiens Sophie Cadieux et Martin Dubreuil dans «Bête noire»
Photo: Lou Scamble Les comédiens Sophie Cadieux et Martin Dubreuil dans «Bête noire»

Nouvelle production de la chaîne Séries Plus et d’Encore Télévision, Bête noire va certainement bouleverser plus d’un spectateur tant le sujet qu’elle aborde est délicat et douloureux, et que l’émotion qu’elle véhicule est chargée à bloc. Qui plus est, l’angle qu’ont adopté les scénaristes Patrick Lowe, formé en droit et en criminologie, et Annabelle Poisson, journaliste de formation, ne manque pas d’audace.

« J’ai rencontré Annabelle, une amie avec qui je collabore depuis 15 ans, pour un dîner au printemps 2017. Quand je lui ai demandé sur quoi elle travaillait, elle m’a dit qu’elle aimerait voir à l’écran ce qui se passe avec la famille d’un tueur de masse, principalement dans une école. Et c’est exactement l’angle que je voulais prendre. En janvier de la même année, il y avait eu la tuerie à la grande mosquée de Québec, et c’est un peu dans cette optique-là qu’on l’a abordé avec Annabelle », a raconté Patrick Lowe lors d’un point de presse virtuel mardi après-midi, où il a aussi révélé avoir a été témoin du chagrin accablant des parents de Guy Turcotte en visitant un ami à l’institut Pinel.

Deux ans et demi de recherches

Se sont ensuivies deux années et demie de recherches avant que tous deux présentent leur projet à Séries Plus : « Je n’avais jamais autant travaillé en amont, se souvient Annabelle Poisson. On a beaucoup travaillé avec Marie-Frédérique Allard, spécialisée en psychiatrie légale, qui a entre autres évalué les cas de Luka Rocco Magnotta, Richard Bain et le tueur de la mosquée, ainsi qu’avec Guylène Cloutier, psychiatre coroner. Ces deux femmes-là nous ont fortement inspirés, guidés et ont lu les différentes versions des textes. Guylène Cloutier, qui est pleine d’empathie, nous a aussi inspiré le personnage d’Éliane Sirois et le ton de la série. »

Bête noire met en scène une famille sans histoire qui est frappée de plein fouet par le drame, l’ostracisme et l’incompréhension en apprenant que le fils cadet, Jérémy (Zakary Auclair), garçon réservé et solitaire doué pour les arts, s’est suicidé après avoir tué six camarades au collège qu’il fréquente.

La mère, Mélanie (Isabelle Blais, au sommet de son art), refuse de croire que son fils a commis l’irréparable. Le père, Luc (Stéphane Gagnon), se sent coupable de ne pas avoir été à l’écoute de Jérémy. Quant à Léa (Marine Johnson), fille aînée sportive et populaire, elle semble connaître certains éléments qui pourraient faire avancer l’enquête du bourru sergent Boisvert (Martin Dubreuil) et de la bienveillante coroner Éliane Sirois (Sophie Cadieux) — remercions par ailleurs ce savoureux tandem « bon cop, badcop » pour les rares plages où le spectateur peut reprendre son souffle.

Pour sa première incursion dans la fiction télé, Sophie Deraspe fait une entrée pour le moins percutante. Réalisatrice de l’excellent Antigone, qui a révélé l’éblouissante Nahéma Ricci que l’on retrouve ici dans le rôle de Charlie, amie de Jérémy, la cinéaste signe une mise en scène nerveuse et musclée qui donne certes peu de répit au spectateur, mais qui illustre efficacement le vortex émotionnel dans lequel se retrouvent les victimes collatérales.

« Quand j’ai lu les premiers épisodes de Bête noire, j’ai senti que c’était pour moi. Ce qui m’intéressait, c’était la profondeur humaine, de me lancer dans cette réflexion sur la manière de mettre en image et avec quels acteurs incarner des choses qu’aucun de nous n’a vécues personnellement en ne sachant pas jusqu’où nous mènerait cette plongée », confie Sophie Deraspe, qui aimerait bien réaliser d’autres séries.

Pudeur et de circonspection

« On a abordé la tuerie avec le plus de pudeur et de circonspection possible afin de ne pas en faire un spectacle, explique Patrick Lowe. C’est pour ça que dès le départ, on voulait arriver après les événements. Sophie, qui a été vraiment extraordinaire, a abordé la direction, l’image, la musique avec toute sa sensibilité ; sa signature est partout. Sans sa compassion et son respect dans la représentation de l’acte, ce ne serait pas la même œuvre. »

Divisée en six épisodes d’une heure, Bête noire explore avec finesse, dans une suite serrée d’allers-retours dans le temps, les zones grises des circonstances et des conséquences entourant une telle tragédie. Évitant de le diaboliser ou de l’angéliser, les scénaristes donnent un visage humain au tueur en recollant un à un les fragments de sa personnalité complexe. Si la minisérie ne peut expliquer comment notre société fabrique de tels meurtriers, à tout le moins peut-elle changer le regard que nous posons sur leurs proches.


Une version précédente de ce texte mentionnait que le rôle du père, Luc, dans Bête noire était tenu par Steve Gagnon, mais ce rôle est joué par Stéphane Gagnon.

Bête noire 

Dès le mercredi 31 mars, à 20 h, à Séries Plus