«La fin des faibles», l’arène de la rime

Les candidats Houdini, Ruby, Racoon et Bacis et l’animateur Pierre-Yves Lord sur le plateau de «La fin des faibles»
Photo: Patrick Maltais Verrette Les candidats Houdini, Ruby, Racoon et Bacis et l’animateur Pierre-Yves Lord sur le plateau de «La fin des faibles»

Ils seront plusieurs à se pincer devant leur écran lundi soir. Copieusement boudé pendant des décennies, à la radio commerciale comme au petit écran, le hip-hop québécois aura enfin son émission à lui tout seul. La fin des faibles, adaptation télévisuelle d’une compétition de rimes mettant en vedette 16 révélations de la scène locale choisies parmi près de 400 candidatures et dont les performances seront évaluées par les juges Sarahmée, Souldia et Koriass. Du rap à la télé ? « Il était temps ! » souffle Laurence « Baz » Morais, réalisateur du projet animé par Pierre-Yves Lord.

À une certaine époque, il y a bien eu Musique Plus pour en faire la promotion sur le câble, d’abord avec l’émission RapCité animée par KC LMNOP entre 1992 et 1993, puis avecL’Heure hip-hop durant les années 2000, animée celle-là par Malik Shaheed et Marième. Et après, plus rien : pendant que le genre musical poursuivait son inéluctable ascension vers le sommet des palmarès pop dans le reste de l’Amérique et en Europe, au Québec, il traversait le désert, ignoré par l’industrie.

Or, voilà que dès le 1er mars, marquant le début du Mois de la francophonie, le rap québécois sera à l’honneur, à heure de grande écoute et sur une chaîne généraliste. « Que cette émission soit présentée au grand public, je n’en reviens toujours pas ! » avoue Sarahmée, qui met présentement les dernières touches à son prochain album, attendu en avril. « C’est audacieux de la part de Télé-Québec, mais en même temps, il fallait que ça arrive un jour, poursuit la rappeuse. La communauté hip-hop la réclame depuis longtemps cette reconnaissance, dans les médias, à la radio et à la télé » et les chiffres parlent d’eux-mêmes : le rap s’est aujourd’hui imposé comme un moteur de l’industrie musicale québécoise.

« Je me plais à dire que de présenter La fin des faibles à Télé-Québec, c’est déjà une victoire, que les gens aiment ou non l’émission, estime Pierre-Yves Lord. Ça envoie aussi un signal clair aux télédiffuseurs : quand on veut parler de diversité et d’inclusion, on peut aussi le faire dans une perspective musicale et de création. Vous n’arrêtez pas de vous questionner à propos des jeunes qui ne s’intéressent plus et qui n’écoutent plus la télé… À un moment donné, il faudra en faire plus sur le plan de l’inclusion. »

Et au-delà de la diversité ethnique, présente dans La fin des faibles, il y a aussi une diversité dans le propos, dans la poésie, dans la prise de parole, poursuit Lord. « Parce que le rap, c’est aussi une prise de parole citoyenne : “Voici comment je me situe dans le monde qui m’entoure et quelle place je veux occuper”. Il y a plusieurs niveaux dans le rap qui sont très intéressants et pertinents » et mis en valeur dans la compétition.

Que le meilleur gagne

L’idée de mettre en compétition entre eux les artistes rap n’est pas nouvelle en soi ; elle fait même pratiquement partie du code génétique de la culture hip-hop, depuis les influents soundclashs jamaïcains des années 1960 où les « deejays » et « toasters » s’affrontaient pour gagner la faveur de l’auditoire, jusqu’à l’apparition des « cyphers » — rebaptisés « cercles » à La fin des faibles — où, à tour de rôle et sans l’appui de pistes rythmiques, les rappeurs récitent leurs plus récentes créations.

Lorsque ces joutes verbales prennent une dimension plus belliqueuse, on parle de « battle rap » — pensez au long métrage 8 Miles (2002) mettant en vedette Eminem. À Montréal, les soirées WordUP ! Battles ont rallié les amateurs du pugilat rimé. Or, la compétition End of the Weak se distingue du battle rap de WordUP ! en proposant une « vision plus holistique » de la compétition, explique Guillaume Gingras, cofondateur du chapitre québécois de la compétition End of the Weak (EOTW), invité par le producteur URBANIA à développer son adaptation télévisuelle. « L’objectif d’EOTW est de mettre en valeur toutes les facettes du talent des MCs, à travers cinq épreuves, mais sans que les rappeurs aient à s’affronter directement, face à face. »

Conséquemment, si la personnalité et l’énergie que dégage le rappeur sont notées, l’accent est surtout mis sur la qualité et l’inventivité des textes, estime Laurence Morais : « C ’est la place pour un rap plus engagé. Le rap “de party”, le rap “ignoran”, le “mumble rap” — que j’écoute et que j’aime, je suis un fan de Young Thug ! — n’amène pas grand-chose à une compétition comme la nôtre, où il y aura par exemple beaucoup de moments a cappella s’approchant du slam, de la poésie pure. Dans La fin des faibles, les gens entendront plus du rap engagé, politiquement ou sur le plan de la réflexion personnelle. »

La place due

La diffusion de La fin des faibles est « un véritable rêve », dit Guillaume Gingras. Acteur de l’ombre du rap local, il a lancé le volet montréalais de la compétition (née dans le Lower East Side de New York en 2000) avec son ami Benoît Beaudry, coanimateur de l’émission Ghetto Erudit sur CISM 89,3, émission phare de notre scène rap. « Benoît a dit aux gens d’URBANIA : Ce que vous recherchez existe déjà, c’est EOTW et ce serait un format parfait pour la télé. Parce que c’est un concept [de compétition] très puriste, c’est-à-dire qu’il respecte les valeurs et les codes du hip-hop, mais il est aussi très grand public puisqu’il permet de briser certains stéréotypes associés à cette scène », explique Gingras.

Tout s’est ensuite mis en branle rapidement, explique le réalisateur Baz : « On nous a donné le go en octobre dernier ; fin novembre, on faisait des auditions », 160 en tout, réalisées à Québec, Gatineau et Montréal, « pour un show qu’on devrait livrer en mars. Ça n’avait aucun bon sens ! » s’exclame le réalisateur qui, ces 15 dernières années, s’est fait un nom sur la scène musicale québécoise en tant qu’ingénieux réalisateur de vidéoclips. Même si ce contrat à la télévision est le premier de sa carrière, il est sans doute le réalisateur à l’écran qui comprend le mieux la culture hip-hop.

« Je ne voulais pas que le résultat final ait l’air d’un Star Académie du rap, ou d’un Belle et bum du rap — cela dit sans vouloir manquer de respect ! [Visuellement], je voulais que ça reste plus près de l’univers street, plus près de l’univers dans lequel j’évolue depuis que je suis tout petit, celui du rap », approchant ses plans de caméras comme s’il tournait un vidéoclip, moins pour s’appuyer sur son expérience que pour compenser l’absence de public en studio, ce qui avait été envisagé avant la crise sanitaire.

« Ce que je voudrais que le public retienne de cette émission, affirme Pierre-Yves Lord, c’est que nos rappeurs sont des auteurs et qu’avant tout, ils jonglent avec des mots. Avant le style musical ou l’idée d’appartenir à la culture hip-hop, il y a une plume. Un moment de solitude devant un clavier ou avec un crayon. De la réflexion, de l’insomnie, de la joie, de la peine, et l’effort d’aller coucher ça sur papier, et ensuite de placer ça dans un rythme, dans une structure rap. C’est beau. J’aimerais qu’on salue ces poètes, qu’on reconnaisse la légitimité de cette forme de poésie. »

La fin des faibles

Télé-Québec, lundi, 20 h