«Masterpiece», l'heure du thé, arôme PBS

«Upstairs, Downstairs» («Maîtres et valets»), diffusée dans les années 1970 et qui a connu une suite dans les années 2010, est l’ancêtre de ce qui deviendra plus tard le succès inégalé de PBS, «Downton Abbey».
Photo: Télé-Québec «Upstairs, Downstairs» («Maîtres et valets»), diffusée dans les années 1970 et qui a connu une suite dans les années 2010, est l’ancêtre de ce qui deviendra plus tard le succès inégalé de PBS, «Downton Abbey».

«C’est le genre d’émission où tu dois mettre une cravate avant de t’asseoir devant la télévision. » Vous l’aurez compris : Pierre Barrette, directeur de l’École des médias de l’UQAM, n’est pas tout à fait un fidèle de Masterpiece, autrefois connu sous le nom de Masterpiece Theatre, segment prestigieux du Public Broadcasting Service (PBS). Les débuts eurent lieu le 10 janvier 1971 avec la présentation de la série The First Churchills, donnant ainsi le ton aux cinq décennies qui allaient marquer ce grand rendez-vous dominical à l’accent tout britannique.

« C’est Les beaux dimanches des Américains, ajoute le professeur, dont les recherches portent sur le petit écran. L’essence même de la “quality TV”, une sorte de valeur refuge pour les gens qui, justement, n’aiment pas la télévision. » Il reconnaît tout de même la puissance de l’étiquette Masterpiece, « car dans l’esprit du public américain, ce truc aussi diversifié représente une seule et même émission, et un concept contre lequel une bonne partie de la télévision américaine s’est définie ».

Masterpiece, un miroir

D’autres se sont justement définis, ouverts sur le monde — ou du moins à la vision qu’en donne la télévision britannique —, grâce au contact de séries dramatiques qui ont marqué l’imaginaire de générations de téléspectateurs américains : I, Claudius (avec des monstres sacrés comme Derek Jacobi et John Hurt), Prime Suspect (Helen Mirren allait devenir une star grâce à son incarnation de l’inspectrice Jane Tennison) ou Upstairs, Downstairs (Maîtres et valets), l’ancêtre de ce qui deviendra plus tard le succès inégalé de PBS, Downton Abbey.

À l’opposé de Pierre Barrette, Nancy West fait partie des disciples de Masterpiece, une émission déterminante autant dans sa vie que dans sa carrière d’universitaire. Née d’une mère allemande fraîchement débarquée aux États-Unis, plus précisément au New Jersey, la professeure de cinéma, de télévision et de littérature anglaise de l’Université du Missouri se souvient de la farouche volonté maternelle de regarder de la « smart TV »…« Même si moi, une enfant de huit ans, et ma mère, qui ne parlait pas très bien anglais, ne comprenions rien à l’accent britannique ! »

Ce rituel allait sceller l’alliance entre Nancy West et cette émission phare de PBS, au point d’en analyser l’évolution et l’impact dans un essai intitulé Masterpiece : America’s 50-Year-Old Love Affair with British Television (Rowan & Littlefield). Au-delà des transformations qu’elle a provoquées, dont au chapitre de la mode (dans les années 1980, The Jewel in the Crown allait donner au lin et aux tuniques ses lettres de noblesse), Masterpiece apparaissait, au gré des saisons, comme une manière de se définir… en tant qu’Américains. « Pour nous, c’est pratiquement de l’anthropologie, dit la professeure avec un sourire dans la voix, surtout quand les séries abordent la question des différences de classes sociales. Imaginez un univers où tout le monde est à sa place, sans grande pression de mobilité sociale : pour une majorité d’Américains, c’est presque relaxant ! »

Et ça montre également qu’il y a plus qu’un océan qui sépare les États-Unis du Royaume-Uni, particulièrement sur le plan culturel. « L’identité britannique se définit beaucoup par son amour de la langue, précise Nancy West, et pendant longtemps les scénaristes américains étaient jaloux de leurs confrères anglais : l’industrie télévisuelle les respectait davantage, et ils possèdent toujours une connaissance profonde de la littérature. Ce n’est vraiment pas la même chose aux États-Unis, mais la télévision est franchement meilleure aujourd’hui, et notre pays se définit à travers d’autres valeurs, dont la liberté et la possibilité de monter dans l’échelle sociale. Ce sont aussi de belles et grandes choses, n’est-ce pas ? »

Peu à peu, Masterpiece a bousculé les manières de faire de trois grands réseaux de télévision (ABC, NBC, CBS) à l’époque de leur toute-puissance, eux qui découvraient alors les attributs de la minisérie, pratique courante chez les Britanniques. « Les Anglais, lorsqu’ils ont fait le tour d’un truc, ils passent à autre chose », souligne Pierre Barrette. « Pendant trop longtemps, la télévision américaine développait des concepts populaires et y restait accrochée, par facilité et souci de rentabilité », affirme Nancy West. Ce qui semblait saugrenu, soit de raconter une histoire en cinq, dix ou quinze épisodes d’une heure, est peu à peu devenu la norme. « Dans les années 1970, tient-elle à rappeler, une série comme Roots n’aurait pas existé sans l’exemple donné par Masterpiece, et dans les années 1980, on constate à quel point Dallas affiche les influences d’Upstairs, Downstairs. »

La crise de la cinquantaine

Les deux universitaires font un autre constat : Masterpiece est à la croisée des chemins. L’émission doit maintenant affronter une Hydre à plusieurs têtes nommées Netflix, HBO, Hulu, etc. La « quality TV s’est déplacée », selon Pierre Barrette, et Downton Abbey s’est transformée en « grande ironie », pour Nancy West. Selon elle, la série qui a dominé les années 2010 « a redynamisé Masterpiece, mais a créé toute cette compétition. Pendant longtemps, l’émission était LE passeport des séries britanniques — parce que les grands réseaux les boudaient — et tout à coup, les téléspectateurs en veulent davantage ». Surtout lorsqu’ils ont goûté à l’approche subversive de la monarchie de Peter Morgan avec The Crown (sur Netflix), en comparaison avec celle, plus idyllique et consensuelle, de Daisy Goodwin dans Victoria (sur PBS).

Cette analyse n’échappe pas à Susanne Simpson, productrice exécutive pour Masterpiece à la station WGBH Boston, dont la carrière est étroitement associée à PBS : 20 ans de loyaux services à Nova, la grande émission scientifique de la chaîne publique, et présente à Masterpiecedepuis 2007, longtemps le bras droit de celle qui en fut l’âme pendant des décennies, Rebecca Eaton. Promue en 2019, Susanne Simpson n’oubliera pas de sitôt son changement de statut. Même si ce n’est pas la première tempête que traverse Masterpiece.

« À mon arrivée en 2007, l’émission n’allait pas très bien, se souvient celle qui fut documentariste indépendante avant de faire le saut à la télévision. Nous avions perdu [la compagnie pétrolière] Mobil, notre commanditaire principal depuis 30 ans. Même si PBS soutenait financièrement Masterpiece, ce n’était pas suffisant : de 50 heures de programmation, nous sommes passés à 25. C’est pourquoi j’ai fondé le Masterpiece Trust, pour attirer les donateurs et de nouveaux commanditaires, dont Viking River Cruises, avec nous depuis 10 ans. » Mais la situation actuelle se résume simplement pour la productrice : il n’y avait pas de compétition, elle est aujourd’hui féroce.

Face à ses partenaires britanniques, Susanna Simpson ne peut offrir les moyens financiers et le pouvoir attractif de Netflix, Masterpiece recueillant des cotes d’écoute hebdomadaires autour de cinq millions de téléspectateurs, dix pendant les grandes années de Downton Abbey. À cela se sont ajoutées les vicissitudes récentes de la COVID-19, forçant l’arrêt de production de plusieurs séries au Royaume-Uni, ce qui pourrait sérieusement compromettre la saison du 50e anniversaire. Pour la première fois, la productrice a fait l’acquisition d’une série norvégienne, Atlantic Crossing, a eu de la chance (les tournages d’All Creatures Great and Small et de Miss Scarlet and The Duke furent achevés juste avant le premier confinement) et a finalement « retrouvé le sommeil » en apprenant que Grantchester, une des séries chouchous des habitués de Masterpiece, venait de donner le dernier tour de manivelle de la sixième saison.

Malgré ses inquiétudes, la productrice exécutive considère que sa ligne directrice demeure la bonne, soit un savant mélange « de télévision réconfortante et de propositions un peu plus provocantes ». Un positionnement auquel adhère Nancy West, pour qui Masterpiece est « une institution capable de maintenir un certain niveau de qualité et d’excellence » au petit écran. Trouver les moyens financiers pour conserver en état ce royaume télévisuel âgé de 50 ans constitue pour l’heure son plus grand défi.

Masterpiece

PBS, les dimanches, dès 20 h et sur le site Web de PBS