«Lupin»: l'Arsène des HLM

La série ne cesse de magnifier les beautés et les audaces architecturales de la région parisienne, là où même les prisons et les tours d’habitation affichent une étonnante singularité. Omar Sy partage l’écran avec Ludivine Sagnier et Soufiane Guerrab, entre autres.
Photo: Netflix La série ne cesse de magnifier les beautés et les audaces architecturales de la région parisienne, là où même les prisons et les tours d’habitation affichent une étonnante singularité. Omar Sy partage l’écran avec Ludivine Sagnier et Soufiane Guerrab, entre autres.

Heureusement que l’architecte Ieoh Ming Pei n’est plus de ce monde, car son cœur aurait cessé de battre à la fin du premier épisode de la série Lupin. L’imposante et controversée pyramide qui trône au milieu de la cour Napoléon du Musée du Louvre passe un bien mauvais quart d’heure, scène spectaculaire rivant solidement à son siège un téléspectateur sans doute sceptique devant cette nouvelle version des aventures du grand gentleman cambrioleur.

Sur papier, la chose paraissait étrange : Omar Sy dans la peau du célèbre personnage imaginé par l’écrivain Maurice Leblanc, apparu en 1905 dans la bien nommée revue Je sais tout ? Ce n’est pas le cas, et c’est surtout un hommage à l’ingéniosité de ce héros de la littérature populaire française.

Maurice Leblanc rêvait d’être l’égal de Gustave Flaubert, mais son personnage de commande l’a complètement vampirisé, Lupin devenant plutôt son Sherlock Holmes, une autre figure imaginaire qui allait pousser dans l’ombre son créateur, Conan Doyle. Or, Leblanc, qui fut tour à tour anarchiste, Robin des bois et plus tard détective, n’a jamais manqué d’ingéniosité, fut maître du déguisement et de la diversion, ayant au compteur près de 50 pseudonymes différents à 18 romans et 39 nouvelles, dont Paul Serine et Luis Perenna.

Retenez ces noms, car ils serviront à Assane Diop (Omar Sy), dont le destin semblait tout tracé en tant que fils d’immigrant sénégalais dans une banlieue de la région parisienne en 1995. Son père, chauffeur pour une riche famille, accusé du vol d’un précieux collier ayant appartenu à Marie-Antoinette, connaît une fin tragique, laissant le garçon orphelin et démuni. Vingt-cinq ans plus tard, le fameux collier refait surface, de même qu’Assane, plus du tout le garçon frêle et timide d’autrefois.

Entre ces deux périodes charnières — un constant va-et-vient temporel permet d’éclairer la culpabilité des uns et la détermination des autres —, Assane ne s’est pas contenté de s’inspirer des succédanés et autres relectures d’Arsène Lupin, car on ne les compte plus (films, séries télévisées, manga, opérettes, etc.). Après avoir reçu en cadeau un magnifique exemplaire de Gentleman cambrioleur, il n’a cessé de le relire, adaptant au goût du jour tous les subterfuges qui feront damner ses ennemis d’autrefois et d’aujourd’hui, des magnats de la presse à la police parisienne en passant par la pire racaille prête à le trahir à tout moment.

Cet Arsène autrefois des HLM et maintenant des beaux quartiers pourrait aussi se confondre avec Edmond Dantès, alias le comte de Monte-Cristo, lui aussi consumé, tout comme le héros mythique d’Alexandre Dumas, par la vengeance, la déployant sous de fausses identités et dans une débauche de moyens digne des services secrets d’un État totalitaire. Car il use bien sûr d’une tonne de déguisements, celui du personnel d’entretien ménager ou du coursier à vélo (avec toujours quelque part une touche orangée), et sait s’entourer des meilleurs alliés et des grandes crapules (les deux sont pour lui fort utiles), mais ne serait rien, ou si peu, sans les nouvelles technologies de surveillance.

Le sceau Netflix

Le cambrioleur qui symbolisait jadis les utopies et les euphories de la Belle Époque, cette période à l’aube du XXe siècle marquée par les progrès de la science et les audaces de l’ingénierie, baverait d’envie devant l’attirail technologique dernier cri de ce malfaiteur au grand cœur. Ses tours de passe-passe sont d’ailleurs si impressionnants qu’ils risquent d’inspirer ceux qui voient déjà des complots partout, Assane étant capable de neutraliser des caméras de surveillance ou de contrôler celles de particuliers qui se croient à l’abri des regards indiscrets, comme l’apprendra à ses dépens un ancien inspecteur de police dans le troisième épisode de la série.

Toutes ces acrobaties pyrotechniques n’auraient sans doute pas été possibles sans le sceau Netflix, maintenant bien implanté en France et déterminé à s’enraciner dans le paysage, prêt à respecter, un peu, les règles du jeu de l’industrie hexagonale. Et à la manière du cinéma français du temps du président Georges Pompidou (1969-1974), la série ne cesse de magnifier les beautés et les audaces architecturales de la région parisienne, là où même les prisons et les tours d’habitation affichent une étonnante singularité.

Cette quintessence française s’exprime aussi dans le choix, heureux, d’Omar Sy, incontournable depuis l’immense succès du film Intouchables, d’Olivier Nakache et Éric Toledano. Aux côtés de Ludivine Sagnier, Clotilde Hesme et Nicole Garcia, il impose sans effort sa bonhomie habituelle, sa carrure imposante, et un sourire capable de mettre K.-O. ses pires ennemis. Et s’il s’amuse ferme à foutre le bordel au Louvre ou au Jardin du Luxembourg, c’est aussi grâce à la dextérité tapageuse de Louis Leterrier (The Transporter, Now You See Me), réalisateur du premier épisode, plaçant la barre à des sommets quasi hollywoodiens.

Quant aux nostalgiques de la série télévisée des années 1970 qui mettait en vedette Georges Descrières et la voix de Jacques Dutronc dans une inoubliable chanson thème, ils devront ranger leurs souvenirs. Et en lieu sûr, car peu importe l’époque, ce gentleman cambrioleur « s’empare de vos valeurs / sans vous menacer d’une arme ».

Lupin

Netflix, série en sept épisodes diffusée depuis le 8 janvier

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