«La chronique des Bridgerton»: quand la Régence anglaise se fait inclusive

L’actrice d’origine guyanaise Golda Rosheuvel, dans le rôle de la reine Charlotte
Photo: Liam Daniel Netflix L’actrice d’origine guyanaise Golda Rosheuvel, dans le rôle de la reine Charlotte

À quelques jours de sa mise en ligne, Bridgerton, la nouvelle série Netflix produite d’après les romans de Julia Quinn, suscite l’émoi. Et pas seulement pour la beauté ravageuse des jeunes acteurs et des scènes à caractère sexuel — on ne s’en tient pas à s’effleurer pudiquement et furtivement les doigts. En fait, certains critiques jugeraient cette série produite par Shonda Rhimes, créatrice de la série Grey’s Anatomy, trop « woke », avec sa distribution mixte.

Depuis quelques années, on remarque — plus à l’étranger qu’ici (rappelez-vous l’incident Escouade 99) — les efforts faits pour inclure davantage d’acteurs issus de la diversité. Ainsi, dans la dernière mouture des Misérables réalisée pour le petit écran en 2018, le rôle de Javert est tenu par un acteur noir, David Oyelowo. Afin d’illustrer le racisme systémique qui persiste dans la police, le remake de Perry Mason, campé dans les années 1930, met en scène un policier noir, Paul Drake (Chris Chalk). Ce personnage était à l’origine blanc. Derrière cette volonté d’offrir une télévision moins blanche et plus rassembleuse se trouve aussi le désir de proposer une vision de l’Histoire moins « whitewashée » que celle que l’on véhicule depuis des siècles et des siècles. Amen !

La reine noire

Créée en 2005, Grey’s Anatomy a dès le début fait la part belle aux acteurs racisés, même si le personnage vedette est une médecin blanche. Cette fois, la toute-puissante productrice Shonda Rhimes se tourne vers la série à costumes afin de nous faire découvrir la Régence anglaise comme on l’a rarement vue. Si ce n’est dans l’adaptation de Sanditon, roman inachevé de Jane Austen, lancée en janvier, où évoluait Miss Lambe (Crystal Clarke), une riche héritière métisse.

Dans La folie du roi George (1994), de Nicholas Hytner, c’est l’actrice Helen Mirren qui incarnait la reine Charlotte. Or, la grand-mère de la reine Victoria était d’ascendance africaine. Dès l’arrivée de la débutante Daphné (Phoebe Dynevor), aînée des quatre filles et quatrième des huit enfants du clan Bridgerton, à la cour de la reine d’Angleterre, on remarque que cette dernière est noire. De fait, elle est interprétée par l’actrice d’origine guyanienne Golda Rosheuvel. À l’arrière-plan, on note également la présence de dames de compagnie racisées. Et dire qu’il y en a qui ont fait tout un plat de l’arrivée de Meghan Markle chez les Windsor…

Fidèle à la série de 11 romans parus entre 2000 et 2013 relatant les amours des Bridgerton, cette première saison, à l’instar du premier roman, se concentre sur la romance entre la vertueuse Daphné et le ténébreux Simon Basset, dit Lord Hastings et duc de son état. Eh bien, ce dernier est incarné par Regé-Jean Page, acteur d’origine zimbabwéenne.

Certes, on trouvait dans l’Angleterre du XIXe siècle des membres de la communauté noire dans toutes les sphères de la société (serviteurs, commerçants, artistes, universitaires, militaires et aristocrates). Et, bien sûr, il y avait des unions mixtes. Mais si l’on se fie aux difficultés rencontrées par le personnage créé par Jane Austen dans Sanditon et par la métisse Dido Elizabeth Belle, dont la vie a été racontée dans Belle (2013), d’Amma Asante, il y avait aussi du racisme.

Nulle trace de cela dans les propos des personnages. Pas même dans la chronique mondaine que tient l’énigmatique Lady Whistledown (voix de Julie Andrews), qui nous guide durant la saison des bals où Portia Featherington (Polly Walker) cherche désespérément des maris pour ses trois filles.

En fait, le seul moment où l’on évoque la question du racisme, c’est lors d’une brève conversation entre Lord Hastings et celle qui l’a élevé comme son fils, Lady Danbury (Adjoa Andoh).

Cette dernière lui dit que, grâce au mariage de George III avec « l’une des nôtres », il n’y a plus de division entre les couleurs. Le créateur de Bridgerton, Chris Van Dusen, verrait-il la vie avec des lunettes roses ? Si l’intention de rétablir la place que tiennent les Noirs dans l’Histoire est des plus nobles, est-il pertinent de livrer une version édulcorée de celle-ci ?

Filles libérées

Cette vision idyllique du passé transparaît également dans les personnages féminins, notamment celui d’Eloise (Claudia Jessie), prochaine demoiselle Bridgerton à qui l’on devra trouver un mari, qui réclame à grands cris d’aller à l’université, refuse de se plier aux caprices de la mode et repousse l’idée de suivre les traces de Daphné.

Même si les écrits d’Olympe de Gouges et de Mary Wollstonecraft sur les droits de la femme ont circulé dès la fin du XVIIIe siècle, les propos féministes que martèlent les jeunes filles à l’heure du thé, chez la modiste ou au bal se font trop insistants pour ne pas paraître anachroniques.

Cela dit, Bridgerton n’en est pas à un anachronisme près. Outre la palette de couleurs remise au goût du jour pour les toilettes froufroutantes des jeunes filles et des dames de la haute société, on se surprend à reconnaître, noyées sous des coups d’archet, la Valse no 2 de Chostakovitch, Viva La Vida de Coldplay et Bad Guy de Billie Eilish. Au fond, Bridgerton s’adresse peut-être plus aux fans de Gossip Girl et de Riverdale que de Jane Austen

La chronique des Bridgerton (V.F. de Bridgerton)

★★★

Sur Netflix dès le vendredi 25 décembre